Québec

Mécènes - Jeunes et généreux

Il est de bon ton de cajoler l’idée que chez les francophones du Québec la culture du mécénat n’est pas aussi prospère que dans le reste de l’Amérique du Nord. Comment capter l’attention et le portefeuille des « milléniaux », pour qui le monde est à portée de clics ? Rencontre avec trois artistes de la philanthropie.

Vice-président, communications et affaires pu-bliques chez CGI, Sébastien Barangé a notam-ment été journaliste à Radio-Canada et, de 2005 à 2010, conseiller de Michaëlle Jean, durant son mandat à titre de gouverneure générale.

Féru d’art, attentif au secteur de l’éducation, « deux piliers essentiels au développement social », il s’active à l’essor des prochaines générations de mécènes. C’est ainsi qu’on le retrouve au sein de plusieurs comités et conseils d’administration : Montréal, métropole culturelle, Ensemble pour le respect de la diversité, Théâtre Pétrus, MASSIVart, Esse, Les Impatients et le Cercle des anges du Musée des beaux-arts de Montréal, entre autres.

Son action consiste en partie à réduire les préjugés entre le monde des arts et celui des affaires : « Nous devons aller au-delà des stéréotypes de l’artiste “pelleteux de nuages” ou du nouveau riche qui fait de l’ingérence dans le travail des créateurs », explique-t-il.

C’est ainsi qu’en 2014, Sébastien Barangé cofonde la Brigade Arts Affaires de Montréal (BAAM), organisme destiné à encourager le mécénat chez les jeunes. La Brigade lance en 2015 une initiative simple à comprendre, et donc à soutenir : demander à 100 jeunes de contribuer, à hauteur de 1 000 dollars chacun, à l’édification d’une œuvre publique, qui sera offerte à Montréal en 2017 à l’occasion de ses 375 ans. La réaction est rapide et unanime. Excellent signal : il est possible de mobiliser des jeunes pour soutenir des artistes, avec des projets pérennes comme celui-ci, faisant participer à la fois les donateurs et le Bureau d’art public de la Ville de Montréal.

Une communauté engagée

« C’est faux d’affirmer que les jeunes ne sont pas engagés dans leur -com-munauté », annonce Sébastien Barangé. Il note que dans plusieurs pays, de nombreux projets ne verraient jamais le jour sans engagement citoyen. Il cite le musée d’art contemporain du Massachusetts, le MASS MoCA, planté depuis 1999 dans la petite ville de North Adams qui, malgré ses 15 000 habitants, abrite désormais l’un des plus grands -mu-sées d’art contemporain d’Amérique. « Ma volonté, modestement, c’est de développer ce réflexe de donation », souligne-t-il. Ce cadeau des jeunes donateurs sera d’ailleurs visible à l’intersection des rues Sherbrooke et McTavish, à l’entrée du campus de l’Université McGill, intégré à la promenade urbaine Fleuve-Montagne. Sébastien Barangé évoque le potentiel de sensibilisation de l’œuvre auprès des prochaines générations.

En 2012, Sébastien Barangé cofonde Jeunes mécènes pour les arts. Dans ce cas-ci, l’initiative regroupe une cinquantaine de professionnels, qui, chaque année, octroient des bourses privées pour soutenir des créateurs montréalais émergents. Sébastien Barangé y prône une approche comparable à celle des anges financiers à l’égard des start-ups. « Nous devons nous interroger sur le potentiel d’un créateur ou d’un projet et sur la pérennité de ce qui est produit, puis évaluer la pertinence et le pouvoir d’influence de notre contribution. »

Cette action philanthropique est également exercée par des conseils auprès d’artistes, boursiers ou non. Selon lui, « développer des liens avec des avocats, des comptables ou encore des spécialistes de la communication » s’avère aussi porteur que l’obtention d’une bourse.

Sébastien Barangé croit qu’une partie de l’avenir de la philanthropie réside dans le don ciblé soutenant des organismes et des artistes pour qui des montants, même modestes, peuvent apporter une différence tangible : « Nous devrions en priorité aider les petits et moyens organismes, qui en moyenne ne reçoivent que 5 % de financement privé, tout en encourageant un plus grand partage des expertises. C’est moins glamour, mais l’impact est plus important. Quand on y parvient, on en voit les retombées sur la vie des gens et des quartiers. » Selon lui, ces organismes gagneraient à être mieux accompagnés afin de solliciter efficacement des donateurs et de bénéficier de l’arsenal fiscal des plus grands. Et que faudrait-il d’autre ? « Peut-être mieux souligner les actions philanthropiques, en faire la promotion et favoriser un esprit d’émulation. »

La fête de l’art

Pour plusieurs, les soirées branchées organisées par les organismes culturels constituent une excellente manière de mobiliser les jeunes et, ainsi, de collecter des sommes respectables. Les billets d’entrée de ce type de fêtes se vendent souvent entre 125 et 250 dollars. Or, on observe qu’une portion importante de la clientèle semble plus interpellée par l’aspect festif que par le soutien aux créateurs. C’est qu’avec un reçu fiscal en conclusion d’une soirée bar ouvert en compagnie de beautiful people de Montréal, ce montant devient aussi abordable qu’une bambochade dans les guinguettes à la mode qui émaillent la cité. « Il y a deux types de mécènes à Montréal, analyse Alexandre Forest. Ceux qui cherchent la meilleure soirée en ville et ceux qui sont d’abord passionnés par la cause. » Les deux sont évidemment conciliables. Membre actif d’un chapelet de comités jeunesse, l’avocat de 29 ans cherche à guider la première catégorie vers les pâturages de la seconde.

D’où l’idée de proposer des initiatives conciliant mission et fêtes. Comment éviter de transformer en bacchanales des événements destinés à appuyer l’art ? « Peu de personnes osent aborder cette question », souligne Alexandre Forest. « Je pense qu’on doit se demander ce que nous avons à offrir, en matière de qualité de contenu, même si ça implique de sacrifier une partie des profits », croit-il. « J’ai déjà participé à des soirées sans vraiment savoir au profit de quelle cause elles étaient organisées », admet-il.

À titre d’inspiration, il cite le volet Jeune scène d’affaires de la Fondation de l’École supérieure de ballet du Québec, qui souhaite d’abord sensibiliser les donateurs à la danse classique. Idem du côté du TNM, où des activités s’organisent autour de pièces et de rencontres avec les artistes et artisans, en mode truffes et chocolats.

Au Musée d’art contemporain, le Cercle des printemps du MAC propose une formule fort agréable : pour 300 dollars, les membres ont accès à la fameuse soirée printanière, mais surtout, à des activités ponctuelles en cours d’année, comme des visites de collections d’entreprises, des rencontres privilégiées avec des créateurs ou des collectionneurs de renom, parfois dans leur résidence.

Jeunesse d’aujourd’hui

Sébastien Barangé définit « un jeune » comme une personne de 20 à 40 ans. Il note qu’il existe peut-être moins d’offres destinées aux 40 à 50 ans, à la recherche d’expériences différentes. Plusieurs organismes en sont conscients ; certains appliquent déjà de nouvelles formules. Ainsi, le Musée des beaux-arts de Montréal a son Cercle des jeunes philanthropes, mais aussi le Cercle des anges, pour les plus de 40 ans, où, moyennant un don annuel de 1 000 dollars, les membres ont accès à une panoplie de primeurs, d’exclusivités et d’invitations, tout en ayant l’occasion d’échanger avec des personnes partageant des intérêts similaires et de nouer des contacts. Loin des éternelles soirées avec photomaton devant des logos de commanditaires, sous des éclairages mauves, avec des performances inégales, auxquelles on assiste distraitement, verre de blanc à la main, en attendant que le DJ procède à son eucharistie.

Conseils du pro :
Le mécénat qui fait mal

À 67 ans, le mécène Jean-Pierre Desrosiers a observé l’évolution de la philanthropie au Québec. Son modèle de gestes et d’action fraternelle remonte à l’enfance, dans son village de Saint-Majorique-de-Grantham : « Mes parents étaient très généreux. Ils accueillaient les quêteux et -aidaient les analphabètes à remplir des formulaires. » Cumulant plus de 45 ans au sein de grands cabinets comptables et juridiques, il s’est récemment joint au cabinet d’experts-comptables PSB Boisjoli, à titre de conseiller stra-tégique. Il s’est engagé de façon mul-tiple, présidant, au présent ou au passé, le conseil de nombreux organismes : -Compagnie Marie Chouinard, Quartier de l’innova-tion de Montréal, Ensemble pour le respect de la diversité, Musée Marc-Aurèle Fortin, Cirque Éloize, Théâtre La Chapelle.

Inspiration pour plusieurs, fort de reconnaissances soulignant ses actions bénévoles, Jean-Pierre Desrosiers en-courage les gens à donner, mais prévient : pour être considéré comme un mécène, « ça doit faire mal. Un jeune qui touche un salaire de 100 000 dollars et en donne 500 ne peut pas être considéré comme un mécène, au même titre qu’un président d’entreprise qui fait uniquement des dons au nom de sa compagnie. Pour moi, un bénévole est considéré comme mécène lorsqu’il sacrifie des soirées ou des week-ends pour une cause. Les jeunes qui sont privilégiés par la vie ont le devoir de s’engager pour aider leur collectivité, les plus démunis et les artistes qui ont de la difficulté à joindre les deux bouts. » Message reçu.

Pourquoi participer ?

Alexandre Forest consacre minimalement 10 heures par semaine à ses activités philanthropiques. Avocat chez Gowling WLG, il est membre, notamment, du conseil du Théâtre de la Ligue nationale d’improvisation (LNI), de la Jeune scène d’affaires de l’École supérieure de ballet du Québec, des Jeunes Ambassadeurs de l’OSM et du Comité OSM+, en plus d’être actif comme président fondateur des AmbaHaHassadeurs de l’École nationale de l’humour et des Jeunes Premiers du Théâtre du Nouveau Monde (TNM). « Ce matin, j’étais à un comité ; à l’heure du lunch, à un autre. Mon employeur m’appuie, et je pense que tant du côté humain que du marketing, tout le monde y gagne. »

Pourquoi, à 29 ans, consacrer tant de soirs et de week-ends à cette cause ? C’est que l’art a changé la vie de ce collectionneur de comités jeunesse : « Si je n’avais pas fait d’impro et de théâtre plus jeune, je ne serais pas avocat aujourd’hui. À l’école, on valorise beaucoup le sport comme outil de persévérance et de raccrochage scolaires auprès des garçons. Pourtant, on néglige de souligner à quel point l’écriture, le théâtre et l’art peuvent, au même titre que le sport, sauver plusieurs jeunes. J’aimerais contribuer à changer cette perception. » À ce chapitre, la parité hommes-femmes est volontairement pratiquée au comité du TNM. Sur le plan personnel, Alexandre Forest constate que ses activités ont en retour favorisé la création de nouvelles amitiés. « Voir une personne modifier ses perceptions, donner le goût aux gens de s’intéresser davantage à l’art, ça vaut de l’or. »

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