Québec

Terres Rares - Québec, le Nouvel Eldorado ?

Les terres rares, essentielles aux hautes technologies des télécommunications, de l’énergie et des transports, font l’objet d’une chasse planétaire aux nouvelles mines pour contrer la mainmise de la Chine sur cette ressource géostratégique. Au Québec – qui, comme le reste du Canada, regorge de ces minéraux –, de nombreux projets d’exploration sont en cours. Le Québec est-il en mesure de s’imposer parmi les grands producteurs ? Les défis à surmonter sont de taille : une expertise à développer, une réglementation à adapter et des capitaux à aller chercher…

Les terres rares sont plutôt communes dans la croûte terrestre ; ces 17 minéraux tirent leur nom du fait qu’ils se trouvent rarement sous la forme de gisements facilement exploitables. Mais il s’avère que les terres rares sont indispensables aux nouvelles technologies et notamment aux énergies « vertes ». Les secteurs innovants comme l’aéronautique, l’automobile électrique, l’industrie militaire (fabrication de lasers, de radars et de têtes de missiles), l’électronique (ordinateurs, écrans plats, téléphones intelligents) et l’énergie (batteries rechargeables et turbines éoliennes) ont une faim insatiable pour ces éléments indispensables et non substituables.

Avec plus de 95 % de la production mondiale, la Chine a un contrôle indéniable sur cette ressource. Depuis quelques années, 36 pays déploient des efforts pour satisfaire à la demande croissante et, bien sûr, contrer le monopole chinois. À l’échelle mondiale, 30 projets sont à une étape avancée d’exploitation et de mise en valeur et 28 autres sont à l’étape de l’identification des ressources, dont plus d’une dizaine se trouvent au Canada et au Québec. Contrairement à la Chine, où les principaux gisements de terres rares se trouvent dans des dépôts d’argile, la majorité des terres rares au Canada sont emprisonnées dans des gisements rocheux, notamment dans du granite.

Un potentiel gigantesque

C’est un fait indéniable : le sous-sol canadien et québécois regorge d’un grand potentiel de ressources en terres rares, particulièrement les terres rares « lourdes », pour lesquelles on craint une pénurie dans un horizon à moyen terme. Pour l’instant, aucune activité d’extraction n’a lieu au pays. Parmi les projets prospectifs les plus importants, la mine de Kipawa, au Témiscamingue, et le projet de Quest, près du lac Brisson, à la frontière du Québec et du Labrador. D’autres sites miniers sont en cours d’exploration au Saguenay, au Nunavik, sur la Basse-Côte-Nord et en Outaouais. Selon le ministère des Ressources naturelles et de la Faune, une trentaine de sites seraient exploitables au total sur le territoire québécois. Le géologue Michel Jebrak, qui dirige la Chaire UQAT-UQAM en entrepreneuriat minier, affirme que les métaux de terres rares constituent sans aucun doute une filière de développement intéressante pour le Québec, mais qu’« il faut faire vite, car la concurrence est rude ».

Comme pour toute ressource minière, les prix des terres rares fluctuent fortement. En 2011, la forte réduction de la production chinoise a fait exploser les coûts des précieux métaux, qui se sont multipliés par 10 en quelques semaines… pour ensuite chuter au moment de la levée de l’embargo sur les exportations chinoises. « Les cinq ou six gisements de terres rares que l’on a commencé à développer au Québec étaient très prometteurs lorsque les prix étaient très élevés, mais peu de projets le demeurent aujourd’hui », souligne l’expert.

La volatilité des marchés quant à cette ressource stratégique exige une industrie en mesure d’y ajouter de la valeur. Or, selon Michel Jebrak, le Québec tarde à en prendre acte : « Le paradoxe, ici, c’est que les politiques industrielles sont souvent partiellement déconnectées des politiques minières. Nous avons Hydro-Québec avec toutes ses technologies électriques performantes. C’est la deuxième transformation des métaux de terres rares, notamment en électroaimants permanents, qui pourrait en faire des instruments de plus grande valeur ajoutée. »

Le géologue voit deux freins importants au développement de l’industrie des terres rares. D’une part, la faible valeur monétaire de la majorité des métaux de terres rares diminue actuellement l’attrait de l’investissement dans ce domaine. D’autre part, les usines de transformation visant à ajouter de la valeur à ces produits sont inexistantes. En ce qui concerne les dangers pour l’environnement, Michel Jebrak croit qu’ils peuvent être bien gérés et qu’en fin de compte, cela pourrait en valoir la peine pour l’avenir : « Les terres rares font partie des sources d’énergie décarbonnée et exploitable électriquement. Elles sont indispensables aux éoliennes, aux turbines, aux voitures électriques ; bref, pour une société moins polluante, donc un effet de serre moindre. Toutefois, avec l’exploitation des terres rares, il faut presque toujours gérer des résidus d’uranium et de thorium présents dans le minerai ». À cet égard, les données existantes indiquent que la majorité des gisements canadiens ne contiennent pas des concentrations élevées de matières radioactives ; mais leur présence « traumatise un peu les gens ».

Un départ imminent?

À Bécancour, la société Minénaux rares Quest, une entreprise canadienne, prévoit construire un vaste complexe industriel de 700 millions de dollars en 2017. Il s’agira de la première société nord-américaine à posséder une usine consacrée à la fabrication de mélanges d’éléments de terres rares de grande pureté ainsi qu’à leur séparation en oxyde de métal. L’intérêt de ce projet industriel est que les procédés de raffinage développés par Quest respectent les normes environnementales les plus sévères et qu’une forte partie de la production sera composée de métaux de terres rares « lourds », des métaux essentiels en forte demande qui seront en pénurie dans un avenir rapproché, et donc de plus grande valeur que les « légers » que produit la Chine. De plus, la raffinerie sera en mesure de recycler les métaux de terres rares présents dans nombre de produits de consommation, par exemple dans les lampes fluorescentes et les ampoules à basse consommation d’énergie, qui posent un problème sérieux pour l’environnement. Selon les dirigeants de Quest, l’acceptation sociale sera un facteur clé pour l’implantation de l’usine, de même que le respect des exigences environnementales requises pour un développement durable. Un « Comité de suivi Quest-Bécancour », organisme regroupant divers représentants locaux, a été mis sur pied.

Le président du conseil d’administration de Quest, Pierre Lortie, affirme que le Québec possède plusieurs atouts géologiques et stratégiques, outre son bassin d’ingénieurs et de scientifiques : « Nous sommes en position enviable pour exploiter cette richesse », affirme-t-il, par ailleurs très conscient des défis de taille à surmonter. « Ce qui manque, pour l’instant, au Québec et au Canada, c’est l’expertise et la technologie nécessaires afin d’extraire et de séparer les différents éléments de terres rares. C’est à la fois notre principal défi, mais aussi la clé de notre succès. Très peu d’entreprises dans le monde possèdent cette technologie ; à part les Chinois, les Japonais et quelques entreprises européennes, cela ne court pas les rues… »

Minéraux rares Quest a établi des relations avec des groupes experts dans cette technologie et effectue des tests avec des entreprises pilotes. « Des liens doivent aussi être fortifiés, ajoute Pierre Lortie, avec le bassin de scientifiques très avancés en génie des matériaux, notamment au futur campus d’Outremont de l’Université de Montréal et à l’Institut des Matériaux Industriels et de recherches, à Boucherville ».

Des inquiétudes persistantes

« Toutes les mines de terres rares en exploitation ont engendré de graves problèmes de pollution, mais il n’y a aucune expérience au Québec ni au Canada pour évaluer et encadrer ce type de mine. » Tel est l’avertissement principal de l’organisme de surveillance de l’exploitation minière au pays, MiningWatch Canada. En entrevue avec Forces, Ugo Lapointe, le coordonnateur de MiningWatch Canada, souligne que les agences gouvernementales de protection de l’environnement sont mal équipées pour encadrer cette nouvelle industrie. Une étude commandée par Environnement Canada indique que les normes fédérales du Règlement sur les effluents de mines de métaux (REMM) ne sont « ni adéquates, ni adaptées aux contaminants que pourraient émettre les mines de terres rares ». C’est toutefois une conclusion qui ne fait pas l’unanimité au sein des agences et des ministères concernés.

Ugo Lapointe donne en exemple le projet Kipawa de la jeune société Matamec, dans le Nord du Témiscamingue, qui « rejetterait des millions de tonnes de résidus miniers, y compris quelques milliers de tonnes d’oxyde d’uranium et d’oxyde de thorium, lesquels demeurent radioactifs durant des milliers d’années. C’est un très grand risque à courir, tout près du grand bassin de la rivière Kipawa », dit-il. Matamec se dit déjà prête à défendre son projet minier devant le BAPE, et a aussi conclu deux ententes avec des communautés autochtones voisines. Toutefois, une forte opposition persiste. En ce qui concerne Quest, le processus d’évaluation de l’impact environnemental du projet de mine et de concentration du minerai dans le Nord du Québec est engagé avec les autorités concernées du Nunavik, du Québec et du gouvernement canadien, en conformité avec les modalités visées dans la Convention de la Baie-James et du Nord québécois.

Les réserves mondiales

La Chine possède 40 % des réserves connues de terres rares, mais fournit plus de 90 % du marché mondial. Cette domination, qui a certainement contribué au boom économique chinois depuis 10 ans, s’accompagne d’un coût élevé en pollution environnementale, une résultante des méthodes artisanales utilisées pour extraire les terres rares des argiles ioniques qui les renferment. Le reste de la production provient principalement de l’Inde, du Brésil et de la Malaisie. La Russie abriterait 19 % des ressources mondiales de terres rares, suivie des États-Unis (13 %) et de l’Australie (6 %). L’ampleur des réserves potentielles du Canada est inconnue pour le moment.

En chiffres

  • Production mondiale : 110 000 tonnes
  • Réserves estimées : 130 000 000 tonnes
  • Le « grand 5 » des terres rares (en $US/Kg) : néodyme (59), praséodyme (105), dysprosium (340), terbium (600), Europium (680)
  • Deux secteurs de demande de ces éléments : aimants et phosphores
  • Demande globale en 2012 : aimants (23 000 t), phosphores (9 000 t)
  • Demande globale prévue en 2016 : aimants (36 000 t), phosphores (13 000 t)

Une allocation importante d’Ottawa

Le gouvernement canadien a récemment annoncé, dans son Plan d’action économique 2015, son intention d’allouer, au cours des cinq prochaines années, 23 millions de dollars à la stimulation de l’innovation technologique nécessaire à l’extraction et à la transformation des terres rares au pays.

L’état du marché

Selon le plus récent rapport de l’U.S. Geological Society, l’augmentation de la consommation de terres rares, en 2014, a été stimulée par des prix bas et une disponibilité accrue. En effet, malgré une demande mondiale en croissance, les prix ont baissé l’an dernier pour la majeure partie de ces minéraux en raison de l’excès de stocks sur le marché. Fait important : en août dernier, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a tranché en faveur des États-Unis, de l’Union européenne et du Japon qui affirmaient que la Chine transgressait des règlements d’échanges commerciaux par la restriction « inéquitable » de ses exportations de terres rares. La Chine s’était défendue en affirmant que son contrôle visait à protéger son environnement et à conserver ses ressources. Depuis le début de 2015, on observe une augmentation des prix des métaux de terres rares dits « stratégiques », utilisés principalement pour la fabrication d’aimants à rendement supérieur.

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