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Au pays des mascottes: Créations JCT à la conquête du marché international

Lundi matin, 10 h. Je suis en route pour aller interviewer un spécialiste des mascottes, à Mascouche. Mon entourage a ri de moi. « Vas-tu interviewer Youppi ? Tu seras en territoire connu : comme les politiciens, il ne répond pas aux questions ! » Heureusement, celui qui prend soin de lui, oui.

Règle générale, ai-je appris pendant ma visite chez Créations Jean-Claude Tremblay, créateur de mascottes, ces dernières sont muettes. Ce qui rendait un ami animateur de radio complètement maboule : chaque printemps, quand Youppi était encore un Expo, il faisait la tournée des stations de Montréal sans pouvoir émettre le moindre son au profit des auditeurs !

Pourquoi ce silence ? Parce que ce n’est pas toujours la même personne qui est cachée à l’intérieur, parce que parler et bouger dans un costume de mascotte n’est pas donné à tout le monde, mais aussi pour préserver la magie.

Une industrie pas comme les autres

La magie, une chose qu’on ne peut apporter à la banque pour obtenir une marge de crédit commerciale, trône pourtant au cœur de l’industrie des mascottes. Les mascottes sont des armes de séduction massive. À la réception de l’usine-atelier de Mascouche, deux immenses personnages trônent à la vue de tous. Aucun doute possible : je suis au royaume de l’imaginaire, de la création et de la belle folie mise au service des affaires. Je suis presque étonnée quand le patron, Dominic Tremblay, fils de Jean-Claude, me montre l’espace réservé au service de la comptabilité.

Concevoir, fabriquer, réparer, entreposer, et même animer des mascottes, c’est un business comme les autres sans être tout à fait comme les autres. Tout d’abord, on peut parler d’une industrie artisanale, car le gros du travail est réalisé à la main, mais soumise aux mêmes impératifs d’affaires que toutes les autres PME.

Or, le succès en affaires, ça se construit. En qualité de vice-président de l’entreprise, Dominic Tremblay, 42 ans, cherche constamment des moyens de stimuler les ventes, de contrôler les dépenses et de recruter les employés-artisans dont il a besoin, tout en surveillant la rentabilité. « Je ne suis pas un artiste comme mon père et mon frère, mais je me passionne pour le développement. » Depuis dix ans, l’entreprise a triplé sa production et produit une centaine de mascottes par an. « Nous sommes parmi les dix plus grosses entreprises de mascottes en Amérique du Nord », dit-il. Créations JCT emploie dix travailleurs à temps plein et une quarantaine de pigistes.

Une place de choix

Comme l’indique son nom d’artiste, Créations Jean-Claude Tremblay Inc. a été fondée il y a 30 ans par Jean-Claude Tremblay, artiste diplômé de l’école des Beaux-Arts de Montréal. Avant de devenir monsieur Mascotte au Québec, il a enseigné les arts plastiques dans les prisons fédérales jusqu’au moment où le gouvernement mette fin à cette initiative d’art-thérapie. Il s’est alors joint à l’agence de publicité de son frère, responsable de la promotion des matchs des Expos.

Tremblay senior a endossé le costume de Youppi pendant deux ou trois ans, s’amusant à réparer et à améliorer la mascotte jusqu’à ce que les Expos, impressionnés, lui commandent un costume tout neuf. De cette époque est née l’entreprise de Mascouche. Depuis, monsieur Tremblay a dessiné environ 5 000 personnages, dont plusieurs créations originales protégées par le droit d’auteur.

Les murs de la salle de réunion, où l’entrevue a eu lieu, sont recouverts de ses dessins. Un fonds de commerce peu banal !

Une présence rassurante

Tremblay père continue d’apporter ses idées et de déployer son génie créatif au profit de l’entreprise ; mais fiston a les mains sur le volant. « Je ne me destinais pas à diriger l’entreprise familiale, j’ai fait des études en tourisme. Mais voilà, je gère l’entreprise depuis cinq ans et j’aime mon travail. J’ai commencé en production, au bas de l’échelle. J’étais affecté au lavage des costumes. » (Pour votre information, les costumes sont lavables à la machine, mais doivent sécher à l’air libre. La tête, plus fragile, est toujours lavée à la main). J’ai aussi été animateur de mascotte. » On raconte qu’il lui arrive encore d’endosser un costume pour le plaisir. Tout comme son père.

Décontracté, Dominic Tremblay ressemble plus à un hipster avec son chapeau mou et sa chemise à carreaux qu’à un PDG veston-cravate, mais je sens chez lui cette inquiétude commune à tous les dirigeants d’entreprise. « La concurrence est très dure, surtout aux États-Unis, et le marché n’est pas énorme. Avouons-le, posséder une mascotte ne sera jamais un besoin essentiel. J’en suis rendu à me demander si je ne devrais pas proposer un plan de financement ! » Sans oublier que la Chine aussi s’est mise à créer et à fabriquer des mascottes, vendues beaucoup moins cher que leurs cousines nord-américaines.

Une mascotte des Créations Jean-Claude Tremblay coûte entre 4 000 et 5 000 dollars. Les prix n’ont pas bougé depuis les premières années de l’entreprise. Les Chinois vendent leurs produits 2 000 ou 3 000 dollars, mais les mascottes risquent d’être de mauvaise qualité. « Nous devons souvent en réparer ou même reprendre le travail à zéro, ce qui finit par coûter plus cher au client », explique Dominic Tremblay.

Aimez-vous la fourrure orange ?

J’ai fait la tournée de l’atelier. J’ai pu constater de visu le soin apporté à la fabrication de ces porte-bonheur géants, depuis le dessin et la conception en 3D par ordinateur à la livraison du produit. Jean-Claude dessine la mascotte qui sera approuvée par le client. Une designer graphique, Véronique Mayville, reproduit le tout en 3D. Les têtes sont ensuite sculptées dans de la mousse, et les vêtements confectionnés par des couturières spécialisées, habituées à travailler avec la fourrure et la peluche, habillement de base de toute mascotte qui se respecte. De plus, l’entreprise moule désormais ses propres éléments en plastique, comme les yeux.

Que sera la prochaine étape ? Une imprimante 3D ?

Dans la salle des tissus, j’ai aperçu, avec émotion, la fourrure orange produite sur mesure pour Youppi. Youppi est membre de la royauté des mascottes, une des trois mascottes des Ligues majeures intronisées au temple de la renommée du baseball. Autre distinction : du temps des Expos, Youppi a été la première mascotte à être chassée d’un match par l’arbitre.

Dominic Tremblay passe une bonne partie de son temps rue Chabanel, au cœur du quartier du vêtement de Montréal, à magasiner des tissus « poilus » aux couleurs vives. Sa dernière trouvaille ? Un tissu de peluche bleu et vert lime dont le motif évoque de la peau de crocodile. Dans l’entrepôt sont alignés des dizaines de rouleaux de fourrure synthétique.

Pour les besoins spéciaux, l’entreprise s’est tournée vers NFT, National Fiber Technology du Massachusetts, où un tissu peut coûter des centaines de dollars le mètre. « C’est eux qui ont fait la fourrure de King Kong ! »

Une question de réputation

Chef d’orchestre de Créations JCT, Dominic veille à la santé de la PME. Vendre et promouvoir un tel produit représente un défi singulier. « On ne sonne pas chez quelqu’un en disant – toi, tu as besoin d’une mascotte. Je participe à des foires commerciales spécialisées. Nous sommes membres de l’International Attractions and Parks Association et de la Société des fêtes et festivals du Québec. Et puis, il y a le bouche-à-oreille. »

Les mascottes célèbres de Créations JCT sont les meilleures ambassadrices de l’entreprise. Youppi, bien sûr, mais aussi Blue, la mascotte bleue en forme de cheval adoptée en 2006 par les Colts d’Indianapolis de la NFL, l’année de leur victoire au Super Bowl. Il devait y avoir de la magie dans l’air !

Tout récemment, Créations JCT a réalisé la mascotte de Cléo, le mythique toutou de la Guerre des tuques. Dans un autre siècle, l’entreprise a mis au monde Badaboum pour les Nordiques de Québec. Tac Tik, de l’Impact, est né dans les ateliers de Mascouche, tout comme Touché, la mascotte des Alouettes, et Spartacat, celle des Sénateurs d’Ottawa. Sans oublier Raymond, la mascotte des Devil Rays de Tampa Bay, une équipe de la division américaine de la Ligue majeure de baseball qui porte un magnifique pelage en peau de Schtroumpf bleu parsemé de brillants, une création de NFT. Enfin, Caillou s’appelle en réalité Caillou Tremblay.

« Nous fabriquons des mascottes pour des clubs de hockey en Russie, pour un réseau de parcs d’attractions au Venezuela. Nous avons aussi des clients à Dubaï, en Égypte et en France, où nous avons créé Arc-en-ciel pour une troupe de théâtre pour enfants d’Angoulême.

La bibitte à poil préférée de Dominic Tremblay demeure Youppi, dont l’entreprise entretient, entrepose et refait le costume chaque année.

Boîte à souvenirs

La passion des mascottes est venue à Jean-Claude Tremblay pendant les années 1980, alors qu’il incarnait la mascotte Touf-touf (ce n’est pas une blague). Touf-touf faisait la pluie et le beau temps pour la station de radio CJMS de l’époque. Je me souviens de lui avoir serré la main à la Place Versailles Mais j’ignorais que ses initiales étaient T.T.T., pour Touf-Touf Tremblay  !

Animateur de mascotte, ça vous intéresse ?

Première règle pour devenir « promène-mascotte » : il faut aimer non seulement les contacts humains, mais aussi les enfants, car ils vont s’agglutiner autour de vous. À moins que vous ne leur fassiez peur ; si tel est le cas, n’y songez pas !
Être jongleur, cascadeur ou comédien vous donnera une longueur d’avance, car une certaine résistance physique est requise, surtout pour animer les mascottes sportives. Au hockey, elles font souvent des rencontres brutales avec la bande.
Un costume pèse entre 15 et 20 livres. Créations JCT a trouvé, avec l’aide d’ingénieurs, le moyen de ventiler les costumes. Une avancée technologique importante pour les animateurs. Car il fait chaud dans une mascotte : qui voudrait animer une mascotte à Dubaï ?
Il vaut mieux passer par une école pour animateurs, service connexe qu’offre Créations JCT. Le cours dure trois heures. Vous apprendrez, par exemple, qu’il ne faut jamais enlever la tête de la mascotte devant un enfant. Vous risqueriez de le marquer à vie.
Si vous animez une mascotte célèbre, n’en parlez pas. Un, personne ne vous croira. Deux, sans même vous croire, on vous taquinera pour le reste de vos jours.
Il existe une sous-culture de la mascotte – avec concours, jeux et événements spéciaux – avec laquelle vous devrez vous familiariser. Le site MascotInsider.com, prisé des « trippeux de mascottes », couvre l’actualité de cette industrie hors du commun.
Le salaire ? 18 dollars l’heure.
Le sourire ? Optionnel. Si vous faites la gueule, personne ne le saura !

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