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Relations Canada-États-Unis : Un nouveau départ

L’ancien ambassadeur du Canada aux États-Unis, Raymond Chrétien, se réjouit du réchauffement de l’amitié entre les deux pays. Au cœur de la politique et de l’économie canadiennes, leurs relations devront, selon le diplomate, encore s’approfondir, notamment en matière d’environnement, de sécurité et de politique étrangère. Forces fait le point.

Comment se porte, selon vous, l’amitié entre le Canada et les États-Unis actuellement ?
Il y a six mois, je vous aurais répondu : « Pas très bien ». Mais après la visite de mars, très réussie, du premier ministre Justin Trudeau à Washington, je considère que les relations entre les deux pays sont devenues excellentes. Justin Trudeau a réussi un bon coup de publicité en captant l’attention des Américains, ce qui n’est pas chose aisée. Le beau fixe devrait se maintenir, du moins jusqu’à la fin de l’ère Obama.

Les relations canado-américaines étaient-elles si mauvaises sous les conservateurs de Stephen Harper ?
Ce n’était pas si terrible. Sauf qu’un dossier a littéralement pollué l’atmosphère, celui de l’oléoduc Keystone XL, qui devait assurer une sortie au pétrole albertain à travers les États-Unis. Le gouvernement Harper a fait de l’acceptation du projet par les Américains une question déterminante pour les relations entre les deux pays, envoyant aux États-Unis une kyrielle de ministres pour le défendre. Les premiers ministres des provinces de l’Ouest ont aussi poussé à la roue, ainsi que des maires de grandes villes et des hommes d’affaires d’envergure… mais le président Obama voyait son bilan environnemental comme faisant partie de son héritage politique. Alors cela n’a pas marché. Stephen Harper a été furieux et cela a ensuite gâché leurs relations personnelles.
En même temps, messieurs Harper et Obama ont quand même su conserver de bons rapports professionnels. Il y a de très belles réalisations à l’actif du gouvernement conservateur, notamment l’amélioration de la fluidité et de la sécurité de la frontière. Le gouvernement Trudeau n’a d’ailleurs pas rejeté cet acquis.

Quels changements devrait apporter l’arrivée du gouvernement libéral à Ottawa dans cette nouvelle dynamique ?
Ce dont presque personne n’a parlé durant la visite de Justin Trudeau à Washington, c’est son apparente volonté de redorer la politique étrangère du Canada dans le monde. Le gouvernement Harper privilégiait les approches bilatérales et se montrait plus militariste. Trudeau semble vouloir revenir aux positions libérales plus traditionnelles tournées vers l’approche multilatérale et les politiques humanitaires.
Il a déjà bien expliqué le changement de la position canadienne dans la guerre contre le Groupe État islamique, passant des missions de bombardement aérien à une mission de formation et d’aide humanitaire. Il faudra le surveiller aussi en Iran, où le Canada a fermé son ambassade. Voudra-t-il la rouvrir ? Dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine, le gouvernement Trudeau a indiqué qu’il ne reniait pas les positions antérieures, mais qu’il voulait quand même maintenir des relations correctes avec nos puissants voisins russes. Quant à la Chine, voudra-t-il lancer des négociations de libre-échange avec ce géant ? Pour ma part, je me suis réjoui de voir Justin Trudeau retourner rapidement aux Nations unies, qui demeurent le grand forum multilatéral. Non seulement nous y revenons, mais nous voulons un siège au Conseil de sécurité !

Chaque époque a un enjeu dominant qui façonne les relations entre le Canada et les États-Unis : le libre-échange durant les années Mulroney-Reagan, la guerre en Irak à l’époque de Jean Chrétien et de George Bush. Dans le cas de Harper et Obama, ce fut Keystone XL. Le prochain -enjeu pourrait-il être celui de l’environnement et de la lutte contre les changements climatiques ?
C’est en tout cas la question à laquelle les deux pays ont accordé le plus d’attention lors de la visite de Justin Trudeau à Washington. Je pense que pour le gouvernement libéral, c’est un dossier absolument essentiel. Seulement, il n’a jamais été simple et ne le sera jamais. Nous allons devoir « livrer la marchandise » de notre côté de la frontière. En effet, la dernière réunion avec les premiers ministres des provinces sur la question a donné des résultats peu convaincants. J’avoue m’inquiéter de la capacité du Canada à atteindre ses propres cibles. Ce qui a été annoncé à la conférence des Nations unies sur le climat à Paris cet automne, c’était bien beau, mais réaliser ces promesses, ce sera autre chose.

Les questions de sécurité ne s’annoncent-elles pas comme une priorité commune ? Faut-il craindre, en la matière, que le Canada soit de plus en plus obligé de s’aligner sur les politiques américaines ?
Oui, cette crainte est fondée. D’entrée de jeu, il faut savoir que nous n’avons déjà plus beaucoup de secrets pour les États-Unis, et réciproquement. Le Canada fait partie, avec les États-Unis, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et l’Australie, de ce qu’on appelle le Big Five, c’est-à-dire les cinq pays anglo-saxons qui se partagent l’information la plus délicate de la planète. Certes, chacun se garde bien quelques secrets, mais notre relation avec les Américains demeure extrêmement serrée en matière de sécurité. La question est de savoir jusqu’où il faut aller.
Devons-nous, par exemple, considérer nos espaces aériens respectifs comme un espace commun unique ? Jusqu’où peut aller l’harmonisation de règles ? Sommes-nous prêts à partager des renseignements sur la vie privée de tous les Canadiens ? On vient de convenir d’un partage de renseignements sur les citoyens américains et canadiens qui traversent la frontière. Cette disposition devrait-elle être étendue aux Canadiens qui survolent le territoire américain sans même s’y poser ? Nous sommes tous ensemble dans la lutte contre le terrorisme, mais il faut prendre garde de ne pas aller trop loin.

L’ancien premier ministre Pierre Elliot Trudeau comparaît la relation entre le Canada et les États-Unis à celle d’une souris qui devrait partager le lit d’un éléphant. Le Canada est-il condamné à accepter parfois la raison du plus fort ?
Les États-Unis sont beaucoup plus riches, plus puissants et plus peuplés que le Canada. Ils sont dix fois plus gros que nous dans presque tous les domaines. Nos relations sont et resteront fatalement asymétriques. Le Canada a tout de même toujours su se démarquer et jalousement conserver sa capacité à prendre des décisions en fonction de ses propres intérêts. Mais il arrive, bien sûr, qu’il faille s’adapter à l’humeur des Américains.
La succession de conflits dans le commerce du bois d’œuvre en est un exemple. Nous avons accepté de négocier des ententes même si les tribunaux commerciaux nous donnaient raison. On verra -comment se passera la négociation d’une nouvelle entente cette année. Espérons que nous saurons éviter une nouvelle guerre ; quoi qu’il en soit, ce n’est pas cela qui définira la relation entre nos deux pays. Nos rapports sont beaucoup plus multidimensionnels.

Abordons la possibilité que les États-Unis se retrouvent avec Donald Trump ou Ted Cruz à la présidence. Quelle portée cela pourrait-il avoir sur nos relations ?
Peu importe qui accédera au pouvoir en janvier prochain, le Canada sera bien équipé pour y faire face. Je devine qu’à Ottawa, on préférait que Hillary Clinton l’emporte, parce qu’elle connaît bien le Canada. Elle est même déjà venue patiner sur le canal Rideau. D’un autre côté, elle a aussi pris des positions qui n’étaient pas toujours favorables au Canada. Quant à Donald Trump, il est de New York et connaît bien, lui aussi, notre pays.
À une certaine époque, on disait que les républicains étaient plus favorables au libre-échange et que les démocrates étaient plus protectionnistes. En réalité, les Américains ne font jamais de cadeau à personne. Ils négocient en fonction de leurs intérêts purs et simples, qu’ils soient démocrates ou républicains. D’où l’intérêt d’avoir affaire à un président et à une équipe qui nous connaissent bien.

Est-ce que le Québec, dans tout cela, doit se résoudre à rester à la remorque de la politique économique et étrangère d’Ottawa, ou dispose-t-il d’une marge de manœuvre et d’une certaine capacité d’action ?
La politique étrangère relève de la compétence du gouvernement fédéral, mais, en effet, le Québec dispose d’une certaine marge de manœuvre. J’ai eu encore récemment à m’occuper de toutes sortes de dossiers aux États-Unis pour le gouvernement québécois et je dois dire à quel point je suis admiratif de ce que le Québec parvient à accomplir avec si peu de moyens. Je suis de ceux qui pensent qu’il faut absolument protéger le réseau québécois des délégations générales à l’étranger en tant que moyens d’y faire valoir les intérêts spécifiques du Québec.

Qu’est-ce qui vous apparaît l’enjeu le plus important pour le Québec aux États-Unis ?
Les liens commerciaux sont évidemment extrêmement importants, comme pour le reste du Canada, mais je dirais qu’il s’agit de la sécurité. On assiste déjà à une remarquable coopération directe entre les services de police québécois et leurs homologues américains.
Mais il ne faudrait pas faire un seul faux-pas. Je n’ose pas imaginer les conséquences qu’aurait un attentat qui serait perpétré aux États-Unis par des terroristes qui y seraient entrés par le Québec. J’étais encore ambassadeur aux États-Unis quand le terroriste Ahmed Ressam, qui était passé par la Colombie-Britannique, a été arrêté juste avant de commettre un attentat à la bombe à l’aéroport de Los Angeles pour le passage de l’an 2000. Je peux vous dire que j’ai rapidement été convoqué devant le Sénat américain et que j’ai dû en patiner un coup parce que, il faut bien l’admettre, nous n’avions pas su prévenir cette situation.

Le Canada hésite depuis toujours entre un rapprochement encore plus important avec son immense voisin ou la méfiance envers une relation qui deviendrait trop exclusive et l’établissement de ponts avec d’autres pays. Qu’en pensez-vous ?
Ce n’est pas l’un ou l’autre. Ce doit être les deux. Il est évident que nous devons avoir davantage d’échanges avec l’Europe et l’Asie. L’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne devrait entrer en vigueur l’année prochaine, et le gouvernement Trudeau procède actuellement à l’examen du Partenariat transpacifique. Il faut aussi s’occuper de la Chine, qui est devenue notre deuxième partenaire commercial en taille.
Toutefois, nous ne pourrons jamais négliger ce qui constitue notre pain et notre beurre, c’est-à-dire notre rapport avec les États-Unis. Cela fait partie des quelques dossiers dont le premier ministre du Canada s’occupe toujours personnellement en raison de leur importance. Cette relation est au cœur de notre vie politique et de notre bien-être.

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