Culture

Madeleine Careau

À son arrivée à la direction générale, l’OSM était au bord du précipice. Ce n’est pas d’un coup de baguette magique que Madeleine Careau l’a placé en meilleure posture, mais à force de travail, de démarches et de sourires.

Pour Madeleine Careau, cette femme plutôt discrète qui dirige depuis les coulisses les destinées de l’Orchestre symphonique de Montréal, la réponse « Non » n’existe pas – ce qui ne l’empêche pas de dire elle-même « Non » lorsqu’un projet ne convient pas à l’orchestre ou ne peut se réaliser dans ses limites budgétaires. Cette rigueur, elle l’applique aussi à sa vie personnelle. « J’ai toujours eu horreur des dettes ! » clame-t-elle avec une conviction totalement convaincante. Lorsque quête Madame Careau, son sourire est aussi convaincant que ses meilleurs arguments. Aujourd’hui, l’OSM se porte bien, et même mieux que la plupart des grands orchestres du monde. Son budget annuel atteint 32 millions de dollars et sa dette à longue échéance est d’environ un million, une situation que même les vérificateurs les plus pointilleux qualifieraient de « très saine ».

Madeleine Careau ne s’en attribue pas le mérite, loin de là ; c’est d’abord l’engouement du public qui en est responsable. Un engouement qui l’étonne et la rassure. Jamais, au temps où elle était directrice des communications de l’Orchestre symphonique de Québec, directrice du Groupe Rozon à Paris ou responsable de la production de la comédie musicale Notre-Dame de Paris pour Luc Plamondon, elle n’aurait imaginé que la grande région métropolitaine puisse compter autant de passionnés de musique classique. La semaine où j’ai cassé la croûte avec elle au restaurant Chez Lévêque, sa cantine favorite, l’Orchestre du Festival de Budapest jouait le mardi soir à la Maison symphonique sous la houlette d’Ivan Fischer ; puis, le jeudi et le samedi, c’était le grand retour de Charles Dutoit à l’OSM. Trois concerts à guichet fermé ! Six mille trois cents mordus de musique. « Si Dutoit avait pu diriger un troisième soir, me confie Madeleine, tous les billets seraient partis. » Bon an, mal an, l’OSM vend plus de 200 000 entrées par année.

Ce retour de Dutoit, dont le départ de Montréal s’était déroulé dans des conditions exécrables, c’est l’occasion pour Madeleine Careau de remettre les pendules à l’heure. Plusieurs lui attribuent encore la conclusion avec les musiciens d’un contrat de travail qu’abhorrait Dutoit, parce que, en limitant répétitions et tournées, il compromettait, selon lui, le rayonnement international de l’orchestre. Or, c’est la directrice précédente, Michelle Courchesne, qui avait négocié cette entente. De toute façon, les exigences des musiciens ne pouvaient avoir compromis à ce point leurs rapports avec Dutoit, qui avait manifesté publiquement à leurs côtés au moment de leur grève de 1998. Il est vrai, par ailleurs, que l’atmosphère entre plusieurs musiciens et le maestro était irrespirable au moment de son départ. Quoi qu’il en soit, l’accueil triomphal que lui a réservé le public ainsi qu’à son ancienne conjointe, la pianiste Martha Arderich, les 18 et 20 février dernier, balayera sans doute ces mauvais souvenirs. C’est avec une fierté évidente que Dutoit a arpenté la scène du pupitre aux coulisses de cette salle toute récente qu’il n’avait jamais cessé de réclamer à cor et à cri.

Madeleine Careau est la première à reconnaître que les nombreuses tournées internationales dans lesquelles Dutoit a entraîné l’OSM ainsi que les dizaines et les dizaines d’enregistrements qu’il a dirigés ont donné à l’orchestre une stature internationale, en plus d’en faire un ensemble spécialisé en musique française et en musique classique du 20e siècle. Il fallait entendre l’interminable ovation du public, le soir du 19 février, après l’interprétation de la version originale de Petrouchka d’Igor Stravinsky. Une ovation que la salle a réitérée pour entendre en rappel deux pièces de Ravel, dont le fameux Boléro que les musiciens ont joué avec une fougue et un plaisir évidents.

Heureusement que le garçon est venu apporter à Madeleine son potage de maïs et à moi-même mon aumônière d’escargots, car nous parlerions encore de Dutoit, alors que c’est Kent Nagano qu’évoquent maintenant les mélomanes montréalais. Ironie du sort, c’est Dutoit qui l’avait fait connaître en l’invitant à diriger l’OSM en 1997, alors qu’il était directeur musical de l’Opéra national de Lyon. Le choix de Nagano pour prendre la tête de l’orchestre ne s’est toutefois pas fait à ce moment-là, mais quelques années plus tard, à la suite d’un très long processus.

On a d’abord formé un comité que présidait Bernard Shapiro, alors recteur de l’Université McGill. Par souci qu’y soient représentés aussi bien les musiciens de l’OSM que des mélomanes compétents et impartiaux, les douze autres membres furent choisis après un ballottage implacable. Parmi les « élus », on comptait le père Fernand Lindsay, créateur du festival de Lanaudière, Jean-Pierre Brossmann, directeur du Théâtre du Châtelet à Paris, et Bernard Labadie, directeur de l’Opéra de Montréal. Dans un premier temps, le comité dressa la liste des 110 meilleurs chefs de la planète, puis convint d’en répartir une trentaine selon trois profils précis : « Jeunes chefs en quête d’un défi », « Chefs n’ayant pas encore été à la tête d’un orchestre majeur » et « Chefs déjà réputés à l’échelle internationale ». Le premier profil, m’explique Madeleine, correspondait à la stature qu’avait Charles Dutoit à son arrivée à l’OSM ; le deuxième, à la position de Kent Nagano, et le troisième, à celle de Dutoit à son départ de Montréal.

Le chef américain d’ascendance japonaise correspondait si bien au deuxième profil qu’on surnomma ce dernier « profil Nagano ». Et c’est à ce profil que le comité décida d’accorder la priorité. Madeleine, qui ne doute jamais de rien, se donna sur-le-champ la mission de convaincre celui-là même qui avait donné son nom au profil, même si l’on doutait qu’il soit possible de recruter Nagano, alors directeur artistique et chef principal du Deutsches Symphonie-Orchester de Berlin. Profitant d’un week-end où le jeune chef se reposait à Paris avec sa femme, la pianiste Mari Kodama, et leur fille Karin, Madeleine lui téléphone et l’invite à dîner au restaurant. Elle se rend à Paris en compagnie de Shapiro et invite aussi Brossmann. Leur présence ne sera pas de trop pour séduire cette vedette montante de la musique symphonique. Contre toute attente, Nagano se montre intéressé. Mais il y a un obstacle de taille : son contrat avec le Deutsches-Symphonie court jusqu’en 2006 ; pas question de partir avant la fin, et de toute façon, Nagano ne le pourrait pas : il est si estimé qu’on l’a nommé chef honoraire, le deuxième à recevoir pareil honneur durant les soixante ans d’existence du Deutsches-Symphonie.

À son retour de Paris, Madeleine Careau était certaine de voir Nagano choisir Montréal. N’avait-il pas été le seul musicien d’envergure à ne pas se décommander dans l’année qui suivit le départ de Dutoit qui avait fait grand bruit et avait semé la suspicion dans les cercles musicaux du monde entier ? Nagano était donc un homme loyal à qui l’on pouvait faire confiance. Ce qui n’empêcha pas Madeleine de prendre l’avion à quelques reprises pour assister, en toute confidentialité, à des concerts du chef d’orchestre afin de lui rappeler le souhait de l’OSM. Lorsque Nagano vint à Montréal honorer l’engagement pris avec Dutoit, Claude Gingras, critique musical de La Presse, écrivit que Nagano serait le successeur de l’autre. Cette intuition fit mouche. Le portier du Ritz accueillit même Nagano d’un « Bienvenue au nouveau chef de l’OSM ! » L’engagement de Nagano, même si l’affaire était loin d’être dans le sac, devint un secret de polichinelle.

Désireuse d’obtenir un véritable accord, Madeleine Careau invite Nagano et sa femme à dîner chez elle après sa première journée de répétition avec l’orchestre. Il décline gentiment, prétextant fatigue et décalage horaire. Mais en fin de journée, alors que Madeleine s’apprête à quitter son bureau, Nagano y apparaît et lui annonce que lui et sa femme viendront dîner avec plaisir à 19 h, si l’invitation tient toujours. Estomaquée, Madeleine acquiesce. Comme d’habitude, elle se sortira haut la main de la situation. Elle s’empresse de téléphoner à Jacques Vaillancourt, son mari, lui demande de sortir du congélateur un repas par chance déjà préparé, d’éplucher des pommes de terre et de faire respirer une bonne bouteille. Elle apportera le dessert.

« Et puis ? » Croyant que je la sonde sur sa lotte en sauce, Madeleine me répond qu’elle est à son goût, tout en jetant un regard oblique sur mes trois cervelles aux câpres sur lit de purée. Je lui dis en souriant que c’est plutôt son dîner impromptu avec les Nagano qui m’intéresse. « Extraordinaire ! dit-elle en riant. Lui et sa femme ont trouvé mon repas fabuleux. D’un goût très, très français ! Il a adoré le vin. Honnêtement, ajoute-t-elle après un silence, c’est sa répétition avec l’orchestre bien plus que mon repas qui avait rendu Nagano aussi flatteur et enthousiaste ! » Quoi qu’il en soit, quand le couple quitte l’appartement d’Habitat 67 où vivent Madeleine et son mari, celle-ci sait qu’elle vient de gagner la partie.

D’aucuns crurent que Madeleine avait convaincu Nagano en lui promettant une nouvelle salle de concert ; ce n’est pas le cas. Ceux qui l’ont côtoyée, de l’ancien ministre des Affaires culturelles Clément Richard à l’ancien premier ministre Pierre-Marc Johnson, comme tous ceux qui la connaissent bien, savent que Madeleine Careau est une femme d’audace, d’une persévérance hors du commun, une administratrice consciencieuse et une productrice visionnaire, toujours préoccupée de renouveler la clientèle de l’OSM. Sans sa détermination, la Maison symphonique, toujours en attente d’un nom définitif, serait encore un rêve et un espoir. Encore là, elle n’en prend pas crédit. Si la salle existe, dit-elle, c’est que Nagano a réussi, par ses nombreuses initiatives, à démontrer que l’OSM, attraction majeure de notre paysage culturel, est irremplaçable, qu’il est le meilleur ambassadeur du Québec au Canada comme à l’étranger. Et il y a eu l’ancienne présidente du Conseil du trésor, Madeleine Jérôme-Forget, l’ancien premier ministre Lucien Bouchard, toujours président du conseil, et une bonne douzaine d’autres personnalités et mécènes que Nagano – et Madeleine – ont gagné à la cause de la Maison symphonique.

Malgré les atouts indiscutables de l’OSM et sa réputation internationale, son financement reste un défi continuel. D’autant plus que l’économie québécoise n’est pas au mieux et que des sièges sociaux d’importance continuent de migrer vers des terres plus prometteuses. « Il faut que les vedettes de la nouvelle économie fassent maintenant leur part, dit Madeleine. Le personnel dont ont besoin leurs entreprises ne voudra pas vivre dans une ville où il n’y aurait ni musique, ni théâtre, ni danse. Si Montréal continue d’être aussi attrayante, c’est qu’elle a une vie culturelle sans égale au pays. »

Lorsque Madeleine Careau prendra sa retraite, sans doute vers 2020, quand prendra fin le mandat de Kent Nagano, il faudra se rappeler son rôle de catalyseur majeur de l’effervescence culturelle de Montréal et du Québec. Il faudra sabrer le champagne avec elle et la convaincre de ne pas se retirer pour de bon dans ses terres, même si elle l’aura bien mérité.

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