Économie

Le temps de s’occuper des vraies affaires

En entrevue exclusive, Min Zhu, directeur général adjoint du Fonds monétaire international

L’économie mondiale traverse une période de grands défis et de grandes incertitudes, constate le directeur général adjoint du Fonds monétaire international, Min Zhu. Il est plus que temps que les gouvernements prennent les choses en main afin de mettre en branle les profondes réformes nécessaires à leurs économies et de travailler en concertation pour toutes ces questions qu’ils ne peuvent régler seuls.

L’économie mondiale est confrontée à deux grands défis, observe l’économiste du FMI : une croissance apparemment incapable de prendre un certain élan, et une fébrilité peu rassurante des marchés.

« La croissance mondiale se poursuit, mais à un rythme poussif qui expose l’économie mondiale à plus de risques, expliquait le mois dernier à Forces le directeur général adjoint du FMI, Min Zhu, dans un échange de courriels. La reprise économique mondiale demeure trop lente, trop fragile, et la poursuite de cette morosité risque d’endommager le tissu social et politique de plusieurs pays. »

Sur le front de la croissance, on ne compte plus le nombre de fois où l’institution internationale a dû réviser à la baisse ses prévisions économiques depuis plus d’un an. D’environ 5 p. cent durant les années qui précédaient la Grande Récession de 2008, la croissance annuelle de l’économie mondiale se maintient obstinément à près de 3 p. cent, seuil en dessous duquel le FMI signale habituellement une récession mondiale. Dans les pays avancés, depuis quelques années, on est passé d’une moyenne de presque 3 p. cent, juste avant la crise, à moins de la moitié. C’en est au point où un nombre croissant d’experts se demandent si le monde ne serait pas entré dans une période durable de stagnation.

Ayant déjà abaissé depuis longtemps leur taux d’intérêt à leur plancher absolu, les banques centrales ne savent plus quoi inventer pour donner un peu de tonus à la reprise presque huit ans après l’effondrement de Wall Street et la Grande Récession qui s’en est suivie. Les unes ont recouru à des programmes d’injection massive de liquidités dans les marchés financiers, d’autres s’aventurent dans le monde mystérieux des taux d’intérêt négatifs, et certaines, dont la Banque centrale européenne, ont fait les deux.

« Les politiques monétaires ont joué un rôle considérable depuis que la crise économique mondiale a éclaté, note Min Zhu. Il est important de se rappeler la terrible réalité à laquelle les pays ont dû faire face de 2008 à 2009. Les mesures extraordinaires que les banques centrales ont déployées depuis ne visaient qu’une chose : stopper la chute libre des économies et protéger la stabilité financière et économique. Et cela a réussi. »

Ces politiques monétaires d’urgence ont permis aussi de « redonner un peu de marge de manœuvre aux gouvernements et aux banques pour qu’ils puissent engager les réformes financières, fiscales et structurelles nécessaires ».

Certains gouvernements, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, en ont profité pour resserrer les règles financières qui avaient fait défaut en 2008. D’autres, comme le Canada et l’Inde, ont récemment commencé à réinvestir dans leurs infrastructures publiques tandis que le Japon et l’Allemagne semblent vouloir s’attaquer au faible taux de participation des femmes sur leurs marchés du travail respectifs.

Au tour des gouvernements

Mais tout cela est encore bien loin du compte, dit l’expert chinois qui a fait l’essentiel de ses études en économie et en administration publique dans de grandes universités américaines, où il a enseigné, et qui, avant de passer au FMI, avait travaillé à la banque centrale chinoise et à la Banque mondiale. Si l’économie mondiale est dans un tel marasme aujourd’hui, c’est notamment parce que le secteur financier est sorti de la Grande Récession avec « des niveaux élevés et toujours croissants de mauvais crédits ». C’est que la capacité des pays à générer durablement de la richesse grâce à l’amélioration de leur productivité avance à pas de tortue.

C’est aussi, comme les Canadiens ne le savent que trop bien, parce que le manque de croissance a fait que le prix des ressources naturelles, notamment celui du pétrole, frappe durement les pays producteurs alors que les exportateurs d’autres biens et services ont du mal à prendre le relais. Et comme si ce n’était pas suffisant, l’un des principaux moteurs de croissance qui subsistait dans l’économie mondiale, la Chine, connaît une baisse de régime alors que s’y poursuit la délicate transition d’une économie manufacturière d’exportations à une économie de services et de consommation.

« Tous ces facteurs ont contribué depuis six mois à augmenter les risques qui pèsent sur la stabilité financière mondiale », constate Min Zhu. On se rappelle notamment que de fortes corrections boursières en Chine et les efforts parfois maladroits des autorités pour calmer le jeu ont donné des sueurs froides aux marchés financiers cette année.

Cette situation n’est pas seulement préoccupante et chargée d’incertitudes, note l’économiste. Elle offre aussi « une occasion en or d’adopter des réformes structurelles capables de ramener la croissance ».

Qu’on se comprenne. Cela fait des années maintenant que le FMI presse les gouvernements qui ne sont pas déjà trop endettés de profiter de la faiblesse exceptionnelle des taux d’intérêt pour adopter des plans d’investissement susceptibles de donner à court terme un coup de pouce à l’économie tout en améliorant leurs perspectives de croissance à long terme. Mais ce n’est pas ce dont il est principalement question ici. Il ne s’agit pas de chercher des solutions faciles et rapides : « Plusieurs pays devront, pour améliorer leur productivité, revoir certaines habitudes économiques qui remontent à plusieurs décennies, dit l’expert de l’institution internationale sise à Washington. C’est ce qu’on entend par “réformes structurelles”. »

Il s’agit, entre autres mesures, d’encourager la concurrence dans certains marchés, de faciliter le démarrage d’entreprises et de réduire le poids de la réglementation, notamment dans les secteurs de l’énergie et du transport. On évoque aussi des réformes du marché du travail visant à faciliter l’embauche et la mise à pied de travailleurs, ainsi que de permettre des changements aux programmes d’assurance-emploi et aux règles de taxation de la main-d’œuvre. « Le moment est idéal pour aller de l’avant dans plusieurs pays développés. Les besoins et l’éventail de possibilités sont grands partout. Le contexte politique est favorable, et de telles réformes s’avéreraient payantes à moyen terme. »

Ces grands chantiers devraient être menés en parallèle avec d’autres réformes dont les incidences positives se feront sentir à plus long terme, et qui viseraient notamment à améliorer la performance des pays en matière d’éducation et d’innovation.

Bien, mais pourrait faire mieux

« L’économie canadienne est fondamentalement forte, dit Min Zhu. Toutefois, la capacité à s’adapter à la chute des prix des ressources naturelles dont elle fera la preuve sera déterminante au cours des prochaines années. »

Le FMI n’a pas tardé à saluer le plan de stimulation économique annoncé dans le premier budget du nouveau gouvernement Trudeau. « Ce budget vise la croissance, et cet élan viendra appuyer la politique monétaire accommodante déjà mise en place afin de soutenir la demande », estime l’économiste. Selon lui, ce serait au gouvernement fédéral de « prendre les devants dans l’élaboration d’un plan national d’infrastructures qui déterminerait les besoins et les projets prioritaires pour augmenter la capacité productive du pays ». Les priorités pourraient notamment être accordées à la réduction de la congestion du transport urbain et au développement des corridors commerciaux. Pensant peut-être aux projets en partenariat public-privé, il note au passage qu’il faudra penser à de « nouvelles sources de financement » qui n’alourdissent pas dans une trop grande mesure l’endettement déjà important des provinces et des villes.

À plus long terme, « le moment serait bien choisi pour que le Canada s’attaque à la faiblesse de la croissance de sa productivité, qui traîne la patte par rapport à celle de ses pairs et mine sa compétitivité sur la scène mondiale ».

Comme bien d’autres organismes avant lui, le FMI met en doute l’efficacité des généreux crédits d’impôt accordés aux dépenses en recherche et développement, notamment dans les PME. Le Canada gagnerait à resserrer et simplifier ses programmes afin d’en faciliter l’accès aux projets méritants tout en s’inspirant de l’exemple des pays qui réussissent mieux en ce domaine, en réduisant l’importance relative de ses crédits d’impôt au profit de subventions directes.

La prospérité des économies développées dans les prochaines années ne dépendra pas seulement de la quantité de routes, de ports, de connexions Internet haute vitesse et de robots. Elle reposera aussi sur la quantité et la qualité de leur main-d’œuvre.

Le Canada devrait ainsi s’attaquer à l’écart qui persiste entre les taux de participation des hommes et des femmes au marché du travail, dit Min Zhu. La nouvelle prestation unique pour enfants du gouvernement fédéral lui semble « un pas dans la bonne direction afin d’apporter de l’aide aux familles de la classe moyenne et à faible revenu, mais il y aurait moyen de mieux cibler l’augmentation de la participation des femmes au marché du travail en améliorant notamment les prestations pour enfants dont les parents occupent tous deux des emplois ».

L’éducation et la formation seront aussi des facteurs déterminants de réussite, souligne-t-il. « Le Canada possède une main-d’œuvre hautement éduquée. Il gagnerait cependant à ce que l’on fasse davantage de place aux formations techniques et spécialisées afin de faciliter le déplacement de la main-d’œuvre vers des activités à plus haute valeur ajoutée et que celle-ci soit mieux en phase avec les défis d’une économie mondialisée. » Min Zhu ne manque pas, d’ailleurs, d’observer que le financement public destiné à la formation professionnelle est deux fois moins élevé au Canada que la moyenne des pays de l’OCDE. « Cela laisse une large place à l’amélioration. »

Une planète de plus en plus petite

Par ailleurs, même si les gouvernements se décidaient enfin à prendre à bras-le-corps les problèmes structurels qui plombent leurs économies, il resterait des enjeux trop gros et trop complexes pour qu’ils puissent s’y attaquer isolément.

« On comprend mieux maintenant les profondes interconnexions entre les systèmes économiques et financiers des pays, dit Min Zhu. Ce qui se passe dans n’importe lequel d’entre eux a plus de retombées sur tous les autres aujourd’hui qu’il y a 30 ans. Les tendances démographiques et la montée des inégalités rendent plus cruciale que jamais une reprise en main de notre action à l’échelle mondiale. Cela signifie que la coopération entre pays est essentielle pour leur permettre de mettre en œuvre les priorités qu’ils ne peuvent assumer seuls, notamment la consolidation du commerce mondial, la réforme des règles financières ou encore les enjeux allant des changements climatiques à la corruption. »

La récente crise économique et financière a donné lieu à un niveau de concertation et de coopération jamais vu entre les principales banques centrales. De nouvelles institutions communes ont aussi vu le jour afin de coordonner les efforts des pays en matière économique et financière, telles que le G20, le Conseil de stabilité mondial et le Mécanisme européen de stabilité. On est aussi enfin parvenu à convaincre le Congrès américain de donner son feu vert à une réforme longtemps attendue de la structure de gouvernance du FMI afin, notamment, que les nouvelles puissances économiques comme la Chine s’y voient reconnaître un rôle et des responsabilités correspondant à la réalité. Et puis, il y a eu cette belle avancée sur le front de la lutte contre les changements climatiques à la fin de l’année dernière, lors de la Conférence de Paris sur le climat. « Nous avons donc accompli des progrès, se réjouit Min Zhu. Mais avec tous ces défis qui nous attendent, la recherche d’une coopération plus étroite à l’échelle mondiale n’a jamais été aussi importante. »

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