Énergie

L’après-pétrole

À la mi-janvier, le chef de la direction de la plus importante banque russe, Sberbank, German Gref, s’est adressé aux participants du Forum économique Gaïdar. Et il n’y est pas allé par quatre chemins. « De la même façon que l’âge de pierre n’a pas pris fin faute de pierres, l’ère du pétrole est terminée », a lancé l’ancien ministre russe, appelé à commenter la dégringolade du prix du baril de pétrole. « Le futur arrive prématurément. Welcome to the future ! » a-t-il ajouté devant l’élite politique et financière russe.

L’heure est grave. Jamais la Russie n’aura autant pompé d’or noir : 10,8 millions de barils par jour, soit 600 000 barils de plus que l’Arabie saoudite. Elle en tire toutefois nettement moins de pétrodollars, dont elle a pourtant un urgent besoin. En effet, les recettes tirées de l’exploitation pétrolière et gazière constituent environ la moitié des revenus de la Fédération de Russie. « Nous devons être prêts à tous les développements sur le marché des matières premières », avait averti en début d’année, le ton grave, Vladimir Poutine.

Le prix du baril de pétrole s’enfonce depuis plus d’un an et demi. Le Brent et le West Texas Intermediate (WTI) sont passés de près de 120 dollars américains le baril à l’été 2014 à environ 35 dollars américains le baril à l’hiver 2016. Malgré la gravité de la crise, l’Arabie saoudite a écarté à répétitions l’idée de voir les 13 membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) – un cartel qui détient 60 % des réserves mondiales de pétrole conventionnel du globe et sur lequel elle a la main haute – réduire leur production, de crainte de devoir renoncer à des parts de marché difficilement récupérables par la suite. « Perdre notre temps à la recherche de formules de réduction de production n’a aucun sens. Cela ne se produira pas », a dit sans ambages le ministre saoudien du Pétrole et des Ressources naturelles, Ali ben Ibrahim Al-Naïmi, lors d’un rendez-vous des acteurs majeurs du secteur de l’énergie (IHS CERAWeek) tenu fin février à Houston.

Le grand retour des « oilmen », mais pour combien de temps ?

Disparus du paysage depuis 40 ans, les « oilmen » américains sont revenus en force sur la scène énergétique mondiale. Encouragés par un prix de vente du baril à 147 dollars en 2008, ils ont fait le pari de valoriser toutes les ressources d’hydrocarbures, y compris le pétrole emprisonné dans la roche (pétrole de schiste). Ils sont ainsi parvenus à doubler la production américaine, notamment en déversant chaque jour sur le marché – grâce à la fracturation hydraulique – 4,5 millions de barils de pétrole de schiste. Les « oilmen », conventionnels et non conventionnels, ont mis les États-Unis sur la voie de l’autosuffisance énergétique.

À l’instar des États-Unis, la Russie, l’Arabie saoudite, le Qatar, ainsi que l’Irak, ont aussi intensifié leurs activités, ce qui s’est traduit par une production excédant de 1 à 2 millions de barils par jour la demande mondiale.

Riyad refuse obstinément de resserrer les vannes depuis 2014. Au contraire, la société d’État Saudi Aramco a accru sa production de 500 000 barils par jour, la portant à 10,2 millions de barils par jour. Certains y voient une volonté de vendre à tout prix un produit risquant de passer de mode auprès de la communauté internationale, qui s’est entendue à la Conférence de Paris sur le climat 2015 (Cop21) pour accélérer la transition vers une économie sobre en carbone. Dans l’immédiat, le royaume wahhabite entend coûte que coûte « reprendre en main le marché » en laissant jouer les forces de l’offre et de la demande. Il est persuadé que les producteurs de pétrole non conventionnel – notamment en Russie, aux États-Unis ainsi qu’au Canada, qui produisent à des coûts bien plus élevés que Saudi Aramco – ralentiront tôt ou tard leurs activités. Cette stratégie commencerait à porter ses fruits…

Aux États-Unis, le ministère de l’Énergie prévoit effectivement un recul de la production d’environ 540 000 barils (sur 9,5 millions) par jour en 2016. Plusieurs producteurs de pétrole non conventionnel sont étranglés financièrement par un baril dont le prix oscille autour de 35 dollars. Si les États-Unis ralentissent un tant soit peu leur rythme de production, il en ira tout autrement pour l’Iran. Libéré des sanctions internationales le 16 janvier dernier, le pays des ayatollahs exportera prochainement des centaines de milliers de barils de pétrole par jour, du moins selon ses dirigeants.

Dans ce contexte incertain, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) n’anticipe pas de rebond du prix du pétrole avant 2017. D’ici là, elle n’écarte pas la possibilité que ce dernier tombe à 20 dollars américains le baril. Mathieu D’Anjou, économiste principal chez Desjardins, a, lui, fixé deux « cibles » : 46 dollars le baril à la fin 2016 et 60 dollars le baril à la fin 2017. « [La production américaine pourrait] baisser significativement, mais pas assez pour équilibrer et compenser le retour du pétrole iranien », estime-t-il. Il anticipe de « légères hausses ou de légères baisses » de production de la part de la Russie et de l’Arabie saoudite. L’AIE anticipe cette année une hausse de la demande de pétrole équivalente à 1,2 million de barils par jour, soit deux fois moins importante qu’en 2015. En guise d’explication, l’agence pointe notamment l’essoufflement de l’économie chinoise. Les sociétés pétrolières sont ainsi réticentes à l’idée de forer les gisements les plus difficiles d’accès – en Arctique par exemple –, et à maintenir les investissements dans les projets d’exploration et d’exploitation de pétrole de schiste ou de pétrole issu de sables bitumineux. En Alberta, les investissements de l’industrie pétrolière devraient être de 22 % inférieurs à ceux de l’année passée. Desjardins Études économiques appréhende un « gros ralentissement de l’investissement », souligne Mathieu D’Anjou.

L’Alberta, face au « défi de toute une génération »

L’industrie pétrolière s’est mise à tourner au ralenti ; l’Alberta, la Saskatchewan et Terre-Neuve-et-Labrador ont perdu pied. Après des années d’abondance, en 2016-2017, l’Alberta enregistrera un déficit record de plus de 10 milliards de dollars, prévoit le ministre des Finances, Joe Ceci. « Le déclin des prix du pétrole n’a jamais été aussi vertigineux. Les prix ont dégringolé de plus de 70 % au cours des 18 derniers mois ! Les prévisions d’un redressement rapide n’étaient pas fondées », a-t-il affirmé sans détour à la fin février. « Nous devons relever le défi de toute une génération », a-t-il ajouté. Les pétrolières ont aboli des centaines de postes dans l’Ouest canadien. Pour la première fois depuis 1988, le taux de chômage de l’Alberta (7,4 % comparativement à 4,6 % il y a un an) dépasse celui de la moyenne canadienne (7,2 % comparativement à 6,2 % il y a un an). Le nombre de faillites personnelles a aussi fait un bond. À elle seule, la métropole de la province, Calgary, a perdu 28 000 emplois en huit mois. Les espaces va-cants dans les tours de bureaux du centre-ville se multiplient. Avec le chômage et les faillites, la détresse s’accroît. En Alberta, le taux de suicide a crû dans la foulée des premières mises à pied massives.

Le gouvernement fédéral a octroyé sans lésiner à cette province en difficulté le paiement maximal prévu au pro-gramme de stabilisation fiscale – destiné aux provinces qui se trouvent face « à des baisses importantes de leurs revenus d’un exercice à l’autre à cause d’un ralentissement économique exceptionnel » – c’est-à-dire 251,4 millions de dollars, soit 60 dollars par habitant. « Les Canadiennes et les Canadiens s’attendent à ce que nous unissions nos efforts pour aider les familles à traverser les périodes difficiles », a déclaré le ministre fédéral des Fi-nances, Bill Morneau. Le gouvernement Trudeau s’est aussi engagé à accélérer les versements des 700 millions de dollars déjà alloués à l’Alberta dans le Fonds Chantiers Canada.

Selon la chef de l’opposition officielle à la Chambre des communes, Rona Ambrose, la création d’emplois en Al-berta passe notamment par l’approbation rapide de projets d’oléoducs, comme le projet Énergie Est de TransCa-nada. « Quand le premier ministre comprendra-t-il que de jeter de l’argent emprunté par les fenêtres ne crée pas d’emplois ? » a-t-elle lancé en Chambre. La chef intérimaire du Parti conservateur appelle plutôt le premier ministre à donner son feu vert à Énergie Est, qui offrirait de nouveaux débouchés au pétrole albertain. « Les Albertains sont très fâchés contre Justin Trudeau. Ils sentent que les libéraux ne les appuient pas […]. Je pense que c’est un pro-blème pour l’unité du pays. La colère monte. C’est très sérieux », a déclaré Rona Ambrose dans une entrevue avec La Presse.

De son côté, la Saskatchewan écope du recul du prix du pétrole, mais également de celui de la potasse. Elle a aus-si été obligée de revoir à la hausse le déficit anticipé pour l’année fiscale 2015-2016. À Terre-Neuve-et-Labrador, où l’exploitation des hydrocarbures en mer s’est imposée comme l’une des sources majeures de revenus au cours de la dernière décennie, les perspectives économiques s’assombrissent. D’ailleurs, la province réclame sa part du pro-gramme de stabilisation fiscale : 30 millions de dollars.

Le Québec, partie prenante de la « chaîne de fabrication »

Le Québec n’a pas été épargné par la crise pétrolière. Les entreprises manufacturières québécoises ont vu des « occasions d’affaires » de 75 à 80 millions liées aux activités d’exploration et d’exploitation des sables bitumineux s’envoler en fumée depuis le début de la dégringolade du baril de pétrole, souligne le président-directeur général de Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ), Éric Tétrault. « On parle d’une industrie de 3 milliards au Canada qui a perdu 15 % de son chiffre d’affaires. C’est clair qu’il y a une partie de ce chiffre d’affaires qui a été perdu au Québec », a-t-il affirmé en entrevue avec Forces. Le « ralentissement » économique en Alberta et en Saskatchewan a entraîné l’abolition de « centaines d’emplois » au sein d’« importants fournisseurs du complexe pétrolier canadien ». « Il y a des entreprises que je connais qui ont perdu une centaine d’employés spécialisés parce qu’il se perd des contrats actuellement dans l’extraction et l’opération des sables bitumineux. Ces gens-là font partie d’une chaîne de fabrication où ils ont d’autres sous-traitants au Québec, etc. » a-t-il expliqué.

Cela dit, la chute du baril de pétrole, mais surtout la faiblesse du dollar canadien, confèrent aux fabricants québécois un avantage concurrentiel sur le marché américain. Un avantage toutefois limité, précise Éric Tétrault. « Quand le pétrodollar est tombé, le secteur manufacturier n’était pas prêt à prendre la relève », souligne-t-il. Les entreprises québécoises ont accru de 7 à 8 % leurs exportations en 2015, ce qui a été en deçà des « attentes optimistes ». Selon lui, le Québec pâtit d’un « important retard » en matière de productivité, d’innovation, ainsi que de commercialisation de ses produits. « Ce retard-là nous joue des tours même dans des situations favorables comme celle que nous avons connue», explique-t-il, montrant du doigt l’insuffisance des investissements en innovation et le manque de main-d’œuvre qualifiée. « Ce n’est pas plus compliqué que ça. L’équation demeure toujours la même : “main-d’œuvre qualifiée” plus “innovation” égale “exportations”. Plus le dollar canadien est faible, plus cela profite aux exportations, certes, mais la formule ne change pas. »

Hélène Bégin, économiste principale chez Desjardins, estime également que les répercussions du plongeon du huard – et éventuellement de son envol – sont circonscrites. « Le dollar est un facteur favorable, mais ce n’est pas le facteur principal. La faiblesse du dollar canadien peut nous être utile, mais en même temps, le dollar a beau être faible, il faut quand même qu’il y ait de la demande pour nos produits », explique-t-elle, soulignant du même souffle que la concurrence se corse au sud de la frontière canado-américaine. « Le marché américain est maintenant très convoité par des concurrents des pays émergents. » Par ailleurs, la balance commerciale québécoise est grevée par des exportations qui « commencent à fléchir » vers l’Asie et l’Europe et « manquent de vigueur » vers les autres provinces canadiennes, fait-elle remarquer.

Le Conference Board du Canada se montre optimiste. « La dépréciation du dollar canadien et la vigueur de l’économie américaine sont de bonnes nouvelles pour les villes de Québec et de Montréal et leurs industries axées sur l’exportation », soutient le codirecteur du Centre d’études municipales du Conference Board du Canada, Alan Arcand, après avoir pris le pouls des 28 régions métropolitaines de recensement (RMR) du Canada. La métropole québécoise connaîtra une « embellie économique » notamment grâce « au renforcement du secteur manufacturier », ragaillardi par l’affaiblissement du dollar canadien et par la forte demande américaine, ainsi qu’« au rebond de la construction et aux gains constants dans le secteur des services ». Après avoir « tiré de l’arrière pendant cinq ans d’affilée », Montréal et Québec devraient enregistrer une « saine croissance économique » de respectivement 2,3 % et 2 % en 2016, prédit l’auteur de la « Note de conjoncture métropolitaine : Hiver 2016 ».

Décarbonisation et innovation

La crise pétrolière a renforcé la volonté du premier ministre québécois Philippe Couillard de miser gros, au cours des prochaines années, sur une réduction de la « dépendance au pétrole » du Québec. « J’ai rencontré des travailleurs, des entrepreneurs, des leaders politiques et des investisseurs au Québec, dans le reste du Canada et un peu partout dans le monde. Deux mots retiennent l’attention. Deux mots simples, mais d’une grande signification. Deux mots qui orienteront les actions que nous poserons ensemble comme société au cours des prochaines années : décarbonisation et innovation », a-t-il déclaré devant un parterre d’entrepreneurs membres de l’Association québécoise de la production d’énergie renouvelable (AQPER), à quelques semaines du dévoilement de la stratégie énergétique québécoise. Le premier ministre veut « bâtir une économie qui considère la lutte contre les changements climatiques comme un pôle incontournable de développement, donc, une économie qui réduit l’empreinte carbone, qui crée de nouvelles technologies, donc de nouveaux emplois de qualité, partout dans les régions ». La promesse électorale faite par le Parti libéral du Québec au printemps 2014 de créer 250 000 emplois dans la province en cinq ans est toujours « mathématiquement possible », a répété Philippe Couillard.

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