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L’argent a-t-il ruiné le sport ?

« Où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie », dit le dicton. Permettez-moi d’ajouter « où il y a de l’argent, il y a de l’argenterie. »

N’ayez crainte, je ne me prends pas pour Martin Luther King… mais il m’arrive d’avoir des rêves, moi aussi. Comme bien des Québécois, je suis de près la possible attribution d’une franchise de la Ligue nationale de hockey à la ville de Québec.

L’État et l’entreprise privée se sont associés dans la construction d’un aréna de 400 millions de dollars, un aimant géant pour attirer l’attention de Gary Bettman, commissaire de la Ligue nationale de hockey, à la manière du film de baseball Field of Dreams où Kevin Costner, dans le rôle d’un fermier de l’Iowa, qui entend des voix lui dire « Construis-le et ils viendront ! »

Ceux qui viennent, hélas, sont des fantômes de grands joueurs du passé.

Sable, glace et fric

Pour l’instant, la ville de Las Vegas, nichée en plein désert, semble avoir pris les devants sur Québec. Une ville fantoche, une horreur environnementale et esthétique, la capitale mondiale du 100 % faux : fausse tour Eiffel, faux canaux de Venise, fausse montgolfière et faux adeptes de hockey. La seule vérité de Las Vegas, c’est l’argent.

Pendant ce temps, une ville nordique, une ville historique, une des capitales du pays qui a inventé le hockey, attend qu’un riche homme d’affaires américain décide du sort de Québec et des admirateurs de la « Nordiques Nation ».

Mais pour l’instant, le vent semble venir du désert.

Bien sûr que je souhaite, comme la plupart des Québécois et des Canadiens, voir une équipe de la LNH à Québec ! Mais mon rêve, mon grand rêve, serait la création d’une ligue de hockey professionnelle canadienne, à la manière de la Ligue canadienne de football. Et puisque les Canadiens sont des êtres d’une gentillesse extrême, nous pourrions y accueillir les équipes américaines historiques, soit les Rangers de New York, les Blackhawks de Chicago, les Red Wings de Détroit et les Bruins de Boston, en plus de Montréal, Québec, Toronto, Ottawa, Halifax, Saint-Jean Terre-Neuve, Winnipeg, Edmonton, Calgary, Vancouver, Victoria, Whitehorse.

Bien sûr, ce serait assez folklorique, un brin « broche à foin », mais tellement sympathique. La passion du jeu dominerait l’appât du gain, et le niveau de jeu serait rehaussé puisque seuls les meilleurs parmi les meilleurs pourraient espérer être recrutés. Après tout, la rareté fait la valeur, non ? Mais les joueurs de ma ligue de rêve accepteraient quand même d’être payés comme les joueurs de la CFL, et non de la NFL. Par amour du sport.

Comme Kevin Costner dans Field of Dreams, je rêve d’une époque qui ne reviendra jamais. J’ai la nostalgie des Richard, Béliveau, Geoffrion, Plante, Howe, Hull, d’un hockey à hauteur d’hommes, de joueurs courageux et spectaculaires qui donnaient leur 150 %, « pas de casque », en échange de salaires dérisoires. À cette époque, l’honneur surclassait la richesse.

D’accord, trêve de fantasmes délirants. Dans le sport, comme dans tout le reste, « money talks and bullshit walks ». Et les Maurice Richard d’autrefois ont été exploités comme des bêtes de somme par les propriétaires d’équipes. Pourquoi les joueurs, alpha et oméga du sport, ne pourraient-ils pas eux aussi s’enrichir à la mesure de leur talent et de leurs efforts ? Pourquoi le sport échapperait-il à la logique comptable qui mène le monde ? On peut même acheter des vêtements de sport sur Internet portant le logo Cashlethes.

« Là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie », dit le dicton. Permettez-moi d’ajouter : « Là où il y a de l’argent, il y a de l’argenterie ». La liste des scandales reliés à l’argent – et son corollaire, le dopage, qui permet d’en gagner encore plus – dans le sport professionnel et amateur s’allonge sans cesse.

Le cas FIFA

La déchéance d’un Sepp Blatter, le président de la FIFA dont la corruption était un secret de polichinelle, était prévisible. Comment le sport le plus populaire au monde peut-il échapper à l’emprise de l’argent ? Blatter et la FIFA avaient les moyens de soudoyer des États, et ils ne se sont pas gênés pour le faire. Jusqu’en juin 2015, quand le scandale a enfin éclaté au grand jour et que Blatter a été suspendu non sans avoir empoché 5 millions de dollars en salaire et primes cette année-là.

L’ancien président de la Fédération anglaise de soccer, Lord Triesman, a déjà comparé Blatter à Vito Corleone, rien de moins.

Des centaines de travailleurs immigrants, travaillant dans des conditions proches de l’esclavage, selon le journal Le Monde, ont trouvé la mort dans la construction de stades de football au Qatar pour la Coupe du monde de 2022 sans que la FIFA n’en soit troublée outre mesure. Et puis, la Coupe du monde, au Qatar, où la température monte à 50 degrés sous le soleil ? Dans une théocratie dont les richissimes citoyens financent impunément les Frères musulmans, le Hamas, l’État islamique et Al Qaïda ?

Ce qu’on ne ferait pas pour tirer parti d’un marché télévisuel estimé à 3,2 milliards de téléspectateurs !

Il existe tellement de bonnes raisons pour ne pas attribuer la Coupe du monde au Qatar que Sepp Blatter lui-même a reconnu que ce fut à la fois une erreur et une décision politique appuyée par la France et l’Allemagne, deux pays qui entretiennent des liens d’affaires étroits avec le Qatar. Notamment, le Paris Saint-Germain, club français mythique s’il en est, est contrôlé par des intérêts qataris depuis 2011.

C’est comme si le CH était vendu à un cheikh saoudien.

La filière dopage

À propos de l’Hexagone, le Tour de France a perdu de son lustre depuis les scandales de dopage à répétition. L’affaire Lance Armstrong passera à l’histoire du sport et de la cupidité humaine. Mais qu’est-ce qui pousse un être humain talentueux et intelligent à mentir et à tricher à cette échelle, sinon l’appât du gain ? Sa duplicité était telle qu’il est facile d’imaginer que l’argent n’était pas la seule chose qui motivait Armstrong dans sa quête de victoires faciles. La quête du prestige et du pouvoir sont de sérieux incitatifs à tricher. À son apogée, Armstrong fréquentait même une rock star, Sheryl Crow. À l’instar du réalisateur canadien James Cameron (Titanic, Avatar), il est devenu, pendant quelques années, le « roi du monde ».

Et puis ce fut la déchéance. Malgré cela, pendant son entrevue avec Oprah Winfrey en 2013, il déclara que s’il se trouvait dans la même position qu’en 1995, quand il a commencé à se doper, il ferait la même chose, comme si, à notre époque, un tel raccourci était inévitable pour gagner quoi que ce soit.

Depuis plusieurs années, des voix se font entendre pour légaliser le dopage. Le public veut un spectacle de plus en plus enlevant et, au prix que coûtent les billets pour les événements sportifs, on peut le comprendre. L’ancienne vedette du tennis français devenu chanteur pop, Yannick Noah, déclarait au journal Le Monde en 2011 : « La meilleure attitude à adopter, c’est d’accepter le dopage. Ainsi, tout le monde aura la potion magique ». Sachant que Noah soutient publiquement Dieudonné en France, on ne saurait se fier à son jugement.

Renvoyer la balle

En début d’année, des allégations de tricherie émanent du milieu du tennis professionnel. La BBC, qu’on ne peut qualifier de sensationnaliste, a mené une enquête sur le trucage de matchs de tennis au profit de syndicats de parieurs au sein desquels magouillent des mafieux et autres trafiquants.

Celle-ci a révélé que 16 des 50 meilleurs joueurs au monde avaient été ciblés par des enquêtes pour corruption en 2008. Le joueur serbe Novak Djokovic a révélé qu’en début de carrière, on lui avait offert la somme de 200 000 dollars – qu’il a refusée – pour perdre un match. Aucune accusation n’a été portée contre les joueurs qui font l’objet d’une enquête, faute de preuves. Qui sont-ils ou elles ? L’enquête ne le dit pas, mais plusieurs seraient encore des vedettes du court central.

Les exemples du pouvoir de l’argent dans le sport abondent. Les joueurs de football acceptent de mettre leur santé, voire leur vie, en péril pour empocher les millions que les propriétaires d’équipes leur offrent sur des plateaux d’argent. Qui se préoccupe d’une éventuelle commotion cérébrale quand on fait miroiter des salaires démesurés à de jeunes hommes qui ne voient pas plus loin que leur nez ? Dans la NFL, une dizaine de joueurs gagnent plus de 20 millions de dollars par an.

On devient un bon client chez Ferrari avec moins.

Il y a quelques semaines, je lisais un article de La Presse, dans lequel un médecin avec 40 ans de pratique racontait que les jeunes médecins québécois qu’il côtoyait semblaient avoir choisi cette profession en raison de ses avantages financiers. Pour l’argent, autrement dit. Selon lui, cela expliquerait une partie des ratés du système de santé. La grosse machine étatique serait en déficit d’engagement, de passion, du sens de la mission chez des médecins qui auraient, consciemment ou pas, choisi ce métier pour les mauvaises raisons.

Car une fois assuré, le gain cesse de stimuler.

Les mauvaises langues disent que P.K. Subban a perdu du lustre sur la glace après la signature de son faramineux contrat avec les Canadiens.

Plus ça change…

L’argent va continuer à dominer le sport. Comme il domine tout le reste. L’être humain a appris à naviguer dans cette fange, certains avec noblesse, d’autres dans le déshonneur ; mais tant que le public sera au rendez-vous et qu’il choisira de regarder dans une autre direction quand les billets verts se mettront à virevolter, rien ne changera.

Les amateurs ont le pouvoir de faire reculer le pouvoir de l’argent dans le sport professionnel en désertant les gradins. Mais cela n’arrivera pas. Pas plus que ma ligue canadienne de hockey professionnel.

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