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La Relève Agricole

Chaque jour, une exploitation agricole cesse ses activités au Québec. la première ministre, Pauline Marois, s’est engagée, à l’occasion du dévoilement de la Politique de souveraineté alimentaire, à « soutenir les jeunes femmes et les jeunes hommes qui font le choix exigeant de faire carrière dans le monde agricole ». Polaroïd d’un paysage en plein bouleversement au lendemain du dépôt de cette politique gouvernementale très attendue.

« Chaque ferme familiale perdue est un pan de notre patrimoine et de notre histoire qui s’envole », dit la première ministre du Québec. Or, le Québec « perd » 1 000 fermes chaque année. En revanche, entre 400 et 600 voient le jour. Deux tiers de ces établissements agricoles sont en fait des fermes qui changent de main, tandis que les autres sont de nouvelles constructions, selon le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (mapaq).
Le président et chef de la direction de Partenaires agricoles, Clément Gagnon (1), attribue la chute « marquée et navrante » du nombre de fermes au Québec essentiellement à l’absence de relève et de capitaux.
« La soi-disant absence de relève, pour nous, ce n’est pas la vraie raison, affirme la directrice générale de la Fédération de la relève agricole du Québec (fraq), Magali Delomier. Il y a beaucoup de jeunes qui veulent vivre de l’agriculture. On compte annuellement à peu près 1 000 diplômés en agriculture, tous diplômes confondus », insiste-t-elle.
L’accès de plus en plus restreint aux biens de production, notamment les terres agricoles, constitue le problème « le plus criant » auquel est confrontée la relève agricole québécoise, selon la fraq. « Le jeune n’a pas les moyens de payer [la terre] », indique Magali Delomier.
La valeur des terres agricoles (terres en culture, pâturages, vergers, érablières, bois) vendues au Québec a grimpé de 18,2 % en 2011, par rapport à 2010. Depuis 1990, elle a fait un bond de 400 %. Un hectare de terre agricole coûte environ 10 000 dollars.
Le prix des terres, surtout celles situées à proximité des centres urbains, « n’a pas d’allure », ajoute le directeur de la Direction des recherches et politiques agricoles de l’Union des producteurs agricoles du Québec (upa), Charles-Félix Ross. Le démarrage d’entreprise agricole exige des investissements majeurs : outre l’achat d’une terre agricole, il y a également les bâtiments, la machinerie et, dans certains cas, des quotas qui dissuadent l’apport de « sang neuf » dans un secteur qui a en pourtant cruellement besoin. « Il y a 30 ans, ça aurait été faisable [de tout commencer à partir de rien, ndlr]. Aujourd’hui, c’est presque impossible», soutient Charles-Félix Ross.
La fraq déplore l’absence de programmes assurant au cédant une « retraite décente » qui le dissuaderait de miser uniquement sur la vente de son entreprise pour ses vieux jours. « Même s’il y a une relève formée et intéressée à reprendre la ferme, le cédant peut ne pas être prêt à la transférer ou préférer la démanteler si sa volonté est d’avoir une retraite dorée après avoir travaillé d’arrache-pied toute sa vie. Favoriser la relève ne pèse parfois pas lourd face à une revente qui le rendrait millionnaire du jour au lendemain », fait valoir Magali Delomier. À de rares exceptions près, un transfert de ferme réussi d’une génération à une autre est impossible sans qu’il y ait « don ».

« Situation idéale »
Âgé de 23 ans, Benoît Simard détient aujourd’hui 30 % des actions de la ferme laitière M. Grenier et fils, située à Stanstead. Ses parents ont amorcé il y a deux ans le transfert de parts de l’entreprise familiale à son frère et à lui. « Dès que j’ai eu fini mes cours à l’Institut de technologie agroalimentaire (ita), c’était finalement clair dans ma tête : j’allais peut-être avoir une autre carrière, mais je serais au moins propriétaire de l’entreprise », se rappelle-t-il.
En plus de toucher un salaire, ses parents, toujours actionnaires, reçoivent une part des dividendes de la ferme. « Ils ne prévoyaient pas s’en aller avec la valeur du quota laitier, par exemple, et prendre une retraite avec des millions de dollars en poche. Ils ne sont vraiment pas gourmands ! Ils étaient simplement contents de passer la ferme à la prochaine génération. Ils n’ont pas cherché à aller chercher le maximum. »
Benoît Simard, président du Syndicat de la relève agricole de l’Estrie, convient qu’il se trouve dans une « situation idéale ». À 23 ans « et demi », précise-t-il, il est copropriétaire d’une ferme de 100 vaches laitières d’une valeur marchande de quelque 6,5 millions de dollars, ce qui équivaut grosso modo à 8 années de revenus pour l’entreprise (800 000 à 900 000 dollars annuellement).

Le monde agricole verrouillé
Pour les jeunes, l’accès au milieu financier s’avère de façon générale limité, constate Clément C. Gagnon, président-cofondateur et actionnaire de Partenaires Agricoles, en première ligne pour négocier avec des producteurs agricoles souhaitant se départir de leur terre. À ses yeux, le modèle défendu par l’Union des producteurs agricoles du Québec (upa) – une terre agricole, une famille – ne tient plus la route, quoi qu’en pense le gouvernement du Québec. « Un changement majeur s’impose », estime-t-il. Ce passionné d’agriculture appelle à l’union des milieux financier et agricole afin d’infléchir la tendance actuelle. Une idée qui ne fait toutefois pas l’unanimité.
Le modèle d’avenir réside dans des « sociétés [comme la sienne] qui achètent des terres agricoles en vue de les cultiver, pas pour faire de la spéculation, argue l’homme d’affaires. Ne laissons pas le capital des investisseurs nous échapper. […] Nous, on va prendre la relève, plutôt que des fonctionnaires », ajoute-t-il, montrant du doigt le projet de Société d’aménagement et de développement agricole du Québec (sadaq) défendu par l’upa, qui, pour lui, est ni plus ni moins qu’une « solution à un problème qui n’existe pas ».
Il invite les acteurs du secteur agricole à « parler très sereinement du transfert des fermes », notamment après le tapage médiatique suscité par l’acquisition en 2012 de quelque 5 000 hectares de terres agricoles au Lac-Saint-Jean par la Banque nationale suivie de leur revente récente à la firme Pangea terres agricoles. Une affaire qui a été l’occasion pour différents acteurs du secteur agricole de s’interroger à savoir si les terres agricoles québécoises sont la proie de spéculateurs financiers.
Le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (cirano) juge qu’« il n’y a pas de phénomène d’accaparement des terres agricoles au Québec ». En revanche, l’Institut de recherche en économie contemporaine (irec) estime qu’il s’agit d’un « enjeu majeur », une pratique que le gouvernement du Québec devrait tuer dans l’œuf, ce qui a fait bondir le patron de Partenaires Agricoles. « Je trouve cela tout à fait aberrant. Ils disent que les sociétés comme la nôtre, qui sont utiles à la société agricole, accaparent les terres », lance Clément C. Gagnon. « L’accaparement des terres, ça se passe en Afrique, où on acquiert 500 000, voire 1 million d’hectares. Avec 50 millions, on va peut-être acheter 15 fermes sur les 30 000 qui existent ! » ajoute-t-il.
Clément C. Gagnon rappelle que 84 % des terres agricoles québécoises sont toujours entre les mains d’agriculteurs, ce qui est « exceptionnel » en Amérique du Nord. Qui plus est, quelque 115 000 hectares de terres agricoles sont « sur le marché » au Québec, précise Clément C. Gagnon, le nez dans un document du mapaq. « Au Québec, 1 hectare, en moyenne, coûte 10 000 dollars. Il faudrait donc plus de 1 milliard de dollars simplement pour satisfaire le marché », fait-il remarquer. Une bouchée beaucoup trop grosse à avaler pour Partenaires Agricoles et ses concurrents.
Le Québec n’est pas pour autant à l’abri du phénomène d’accaparement des terres, souligne la directrice générale de la fraq, Magali Delomier. « La spéculation sur les terres agricoles augmente. Ce n’est pas vrai que ça va s’arrêter là. Si on n’agit pas maintenant, dans 5 ans, 10 ans, le phénomène va s’amplifier. La survie de l’agriculture est menacée », craint-elle.
Le gouvernement du Québec partage cette préoccupation. Le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (mapaq), François Gendron, compte légiférer afin de prémunir les jeunes agriculteurs contre des hausses marquées du prix des terres agricoles, notamment en repoussant les spéculateurs financiers des champs québécois. Il fera connaître ce printemps deux projets de loi. La Loi sur l’acquisition de terres agricoles par des non-résidants et la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles seront modifiées pour resserrer les critères d’accès aux terres agricoles. « Je ne peux pas envisager qu’on continue à spéculer avec le foncier. La Politique de souveraineté alimentaire que nous venons d’adopter proclame haut et fort que la zone agricole est un patrimoine collectif à protéger. Elle porte l’empreinte de nos traditions, de notre histoire et de notre identité. C’est notre devoir de la préserver et de s’assurer que nos enfants et nos petits-enfants puissent en profiter et la faire prospérer à leur tour », a affirmé François Gendron, également vice-premier ministre du Québec.
Pour stimuler la relève, le gouvernement du Québec bonifiera de 20 % (de 40 000 à 50 000 dollars) la subvention à l’établissement, et d’au moins 10 000 dollars la subvention au démarrage, ce qui nécessitera un investissement annuel additionnel de 3,8 millions de dollars de La Financière agricole.
Des conseillers en relève du mapaq seront aussi appelés à accompagner plus étroitement les jeunes entrepreneurs tout au long de leur projet d’établissement agricole. « Le soutien à la relève en agriculture figure sur la liste des priorités de mon gouvernement. D’ailleurs, la Politique de souveraineté alimentaire accorde une place importante aux jeunes entrepreneurs agricoles », a déclaré Pauline Marois.

L’endettement
Les obstacles au transfert de ferme d’une génération à une autre sont de taille, si bien que parfois ils apparaissent insurmontables. L’endettement, nourri notamment par une hausse des prix des terres agricoles, « continue de faire de sérieux ravages », dit Clément C. Gagnon.
Le Québec compte 29 437 fermes, dont chacune traîne une dette moyenne de plus de 405 051 dollars, ce qui les propulse en tête des plus endettées en Amérique du Nord. « Comment peut-on espérer qu’un jeune de moins de 40 ans, formé, intéressé par l’industrie agricole, s’enferme dans un tel corset financier quand il voit à quel point le métier d’agriculteur endette ses parents ? » s’interrogeait-il dans une note publiée dans la livraison du mois d’avril de l’Agri-Bulletin.
Enfoncé dans « un cycle de production défavorable », le secteur porcin (deuxième en importance au Québec) a été simultanément frappé par une augmentation de ses dettes et une diminution de la valeur des actifs, indique le directeur général de la Fédération des producteurs de porcs du Québec (fppq), Jean Larose. « Étant donné que les revenus des entreprises diminuent, la valeur des actifs diminue aussi », explique-t-il. Le ratio financier passif-actif a grimpé de 45 % en 10 ans, entre 2001 et 2011.
Les producteurs de porcs ont connu une septième année consécutive où leurs revenus ne couvraient plus leurs coûts de production, ce qui en a contraint plus d’un à recourir au financement à court terme pour éponger les déficits qu’ils accumulaient. « Les agriculteurs se sont endettés pour payer leur facture d’épicerie et assumer leurs coûts de production à court terme », ajoute l’économiste en chef de l’upa, Charles-Félix Ross.
Selon ce dernier, le « problème de rentabilité » ainsi que la « faible valorisation dans l’opinion publique » de l’industrie porcine constituent un frein important aux transferts de ferme. Au bord du gouffre financier, les « petites entreprises endettées » sont, elles, démantelées.
Le milieu agricole doit notamment réfléchir à une stratégie favorisant le transfert de fermes en difficulté à de jeunes entrepreneurs, tout particulièrement lorsqu’il n’y a pas de relève dans la famille, selon Jean Larose. « Si les jeunes pouvaient acheter ces entreprises-là, ils pourraient même rembourser des prêts plus élevés que ce que les créanciers obtiendraient en les vendant démantelées », propose-t-il.
À l’exception des producteurs de porcs – et de veaux d’embouche –, « les producteurs agricoles s’endettent parce que leurs investissements dans l’agriculture engendrent un rendement intéressant », rapporte Charles-Félix Ross. « Ils ne sont pas plus fous que les autres. Ce sont des entrepreneurs. Le financement est accessible ; ils empruntent pour investir. » C’est ce qui explique notamment le taux d’endettement du secteur agricole québécois, plus élevé qu’ailleurs.
En effet, en 2011, le revenu agricole net au Québec a atteint 1,2 milliard de dollars, soit une augmentation de plus de 400 millions de dollars comparativement à la moyenne de 2006 à 2010. En Ontario, le revenu agricole net se chiffrait à 880 millions de dollars en 2011. Selon l’upa, le Québec connaît une rentabilité « meilleure que celle des autres provinces canadiennes » parce qu’il y a de « bons agriculteurs », mais également de « bons programmes ».
Toutefois, ces « bons agriculteurs » pourront-ils assurer la pérennité de leur ferme familiale en effectuant des transferts générationnels sans encombre, sans faire appel aux Partenaires Agricoles, Pangea et AgriTerra de ce monde ? Rien n’est moins certain. ×

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