
Annoncée en juillet dernier, la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec a tenu des consultations publiques du 4 septembre au 11 octobre dernier. Présidée par Roger Lanoue et Normand Mousseau, cette commission itinérante a voulu connaître les attentes des Québécois face aux nouveaux défis auxquels fait face ce secteur en pleine évolution.
Alors qu’une révolution énergétique se dessine, le Québec s’est engagé dans une consultation publique sur ces enjeux. Pour l’instant confiné à l’Amérique du Nord, le choc pressenti de l’offre devant naître du développement à grande échelle de la filière du pétrole et du gaz de schiste va transformer l’échiquier mondial. La réalité des changements climatiques, les efforts en matière de réduction des gaz à effet de serre, la course à l’indépendance énergétique et le développement des énergies renouvelables sont autant de paramètres qui se conjuguent désormais avec cette soudaine abondance d’énergie fossile bon marché et jouent sur les perspectives politiques, au Québec comme ailleurs.
La mort annoncée du pétrole n’aura donc pas lieu ; mais l’exploitation à grande échelle d’hydrocarbures non conventionnels vient consolider la place stratégique qu’occupe le gaz naturel dans le paysage énergétique mondial.
« En matière énergétique, 10 ou 15 ans, c’est du long terme. Je me méfie donc de ces projections concernant les États-Unis. Mais je crois que, cette fois, la tendance est réelle. On peut bel et bien parler d’une révolution », commente Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire à HEC Montréal. Ce spécialiste rappelle qu’en six ans, nous sommes passés d’une pénurie appréhendée à un choc de l’offre.
Si la prophétie du « peak » hantait le marché pétrolier en 2007, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) voit désormais les États-Unis devenir premier producteur de brut vers 2017 et atteindre l’indépendance énergétique d’ici 2030. Encore en juin dernier, l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) publiait une étude confirmant la découverte, essentiellement en Amérique du Nord, d’immenses réserves exploitables. Le gaz et le pétrole non conventionnels viennent changer la donne. « La révolution du gaz naturel est réelle. L’Amérique du Nord a soudainement 100 années d’approvisionnement en gaz devant elle, et la planète, 250. Ce boom redessine la carte géopolitique du monde », commentait en décembre dernier un dirigeant de Shell. Selon Mathieu D’Anjou, économiste principal auprès du Mouvement Desjardins, « ce choc d’offre aura des effets majeurs et durables sur le marché mondial de l’énergie ».
Depuis 2007, le développement des techniques permettant la fracturation hydraulique et le forage horizontal a rendu possible l’exploitation commerciale des immenses ressources en hydrocarbures des gisements de schiste des États-Unis et du Canada. « Le gaz de schiste a tout changé. Ça se reflète sur les prix, qui se sont effondrés. » Jean-Thomas Bernard, professeur invité au Département de science économique à l’Université d’Ottawa, rappelle qu’en juillet 2008, avant la crise, le gaz naturel s’échangeait autour des 12 dollars américains par million d’unités thermiques britanniques (MMBTU) sur la bourse des matières premières Nymex. Aujourd’hui, ce prix n’est plus que de 3,50 dollars. Le spécialiste estime que l’effet crise a fait chuter le prix de moitié, à 6 dollars américains. Le reste de la baisse s’explique par l’énorme volume de gaz non conventionnel désormais exploitable. « Les prix sont même tombés en dessous de 2 dollars l’été dernier », ajoute-il. Aux États-Unis, 30 % de la production de gaz naturel provient du gaz de schiste. L’analyste du Mouvement Desjardins va plus loin. « La production américaine de gaz naturel a bondi de 34 % de 2005 à 2012, atteignant un nouveau sommet historique, alors que la proportion de gaz de schiste a bondi de près de 40 %. Et la poussée des réserves de gaz exploitables aux États-Unis est encore plus impressionnante. »
Selon les données de l’EIA sur le gaz de schiste, les États-Unis seraient au quatrième rang à l’égard des réserves mondiales d’une ressource essentiellement concentrée dans six pays, outre les É.-U., la Chine, l’Argentine, l’Algérie, le Canada et le Mexique. Pour le pétrole de schiste, les États-Unis occuperaient le deuxième rang au chapitre des réserves mondiales. Avec le Canada, ils sont les seuls à exploiter cette filière en quantités commerciales. Mais d’importantes ressources pétrolières non conventionnelles seraient également présentes en Russie, en Chine, en Argentine et en Libye.
PHÉNOMÈNE NORD-AMÉRICAIN, POUR L’INSTANT
Pour l’heure, le phénomène reste nord-américain. Et déjà, les projections des experts portent sur la multiplication des terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) installés en sol américain et tournés vers l’Europe et l’Asie, avec des anticipations élevant les États-Unis au rang des exportateurs de GNL dès 2016. « Chez nous, il y a à peine quatre ans, on doutait de la pertinence d’implanter un terminal d’importation de GNL. Aujourd’hui, on envisage l’exportation… » rajoute Pierre-Olivier Pineau.
Ailleurs, les prix du gaz naturel demeurent relativement élevés. En Europe, cette ressource se négocie à 8 dollars américains MMBTU, et à 12 à 14 dollars américains en Asie, souligne Jean-Thomas Bernard. Pour le GNL, dont le prix se rapproche davantage de celui du pétrole brut, il touche les 16,75 dollars au Japon, contre 2,75 au Canada.
Mais cet isolement nord-américain pourrait ne pas durer. « En annonçant, il y a un an, que l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste leur permettait de viser l’indépendance énergétique d’ici dix ans, les États-Unis ont provoqué une prise de conscience chez certains pays qui ont décidé de faire le pas », analysait Jean-Philippe Tridant-Bel, directeur de l’activité énergie – environnement au sein du cabinet Alcimed, dans un texte publié en août par le quotidien français Le Monde. « Outre l’indépendance énergétique, le regain de compétitivité enregistré par les industries américaines énergivores, du fait d’un prix du gaz deux fois et demie inférieur à celui observé en Europe, conduit les dirigeants politiques de nombreux pays à ouvrir la porte au gaz de schiste. Et ce, malgré l’opposition de leurs opinions publiques et des scientifiques, inquiets des retombées environnementales de la fracturation hydraulique », pouvait-on y lire.
Dans l’Union européenne, le Royaume-Uni a également pris le virage. Le premier ministre britannique, David Cameron, a officiellement engagé son pays dans l’aventure du schiste au début d’août. « En Europe, tout le monde sera attentif à ce qui va se passer au Royaume-Uni, a déclaré au Monde Thierry Bros, analyste auprès de la Société générale. Ce pays a une longue histoire pétrolière et gazière, et il a également un poids à Bruxelles quant aux réglementations en matière de pétrole. De l’issue de son expérience dans l’exploration des gaz de schiste dépendra le basculement d’autres pays en Europe. » D’autant que les gisements de la mer du Nord s’épuisent.
Ailleurs, plusieurs pays d’Europe ont d’ores et déjà donné le feu vert à l’exploration de cette filière, ne serait-ce que pour s’affranchir de leur dépendance énergétique au gaz russe.
DÉCARBONISER L’ÉCONOMIE
Reste qu’entre réserves probables, prouvées et recouvrables, il existe tout un monde de différences à l’égard des formations géologiques, des conditions de surface et de la viabilité économique. Sans oublier que tant la maîtrise des technologies de la fracturation hydraulique et du forage horizontal que leurs retombées environnementales à long terme doivent encore convaincre. « Le gaz naturel, qui produit moitié moins de gaz à effet de serre que le charbon, est une étape intermédiaire dans les efforts visant à « décarboniser » les économies. Déjà, de nombreuses expériences sont menées en matière de conversion, notamment dans les transports. Mais avec la présence du gaz de schiste, il reste encore beaucoup d’éléments à mesurer et à documenter en matière de retombées environnementales », insiste Jean-Thomas Bernard. « Nous voulons être rassurés, ajoute Pierre-Olivier Pineau. Les techniques de fracturation sont nouvelles. Les craintes quant à des fuites futures, à court et à long terme, demeurent bien réelles. On aborde ici un domaine inconnu, celui du forage d’intensité supérieure, pour lequel il n’existe pas encore de normes et de réglementation appropriées. »
En Europe, en France ou en Bulgarie, les inquiétudes environnementales bloquent encore l’exploitation. La Chine, de son côté, recèle de très importantes réserves de schistes, mais dans des zones soit arides, la fracturation nécessitant d’importantes quantités d’eau, soit très peuplées. Sans oublier l’absence dans ce pays des infrastructures nécessaires.
Les enjeux environnementaux répondent ainsi au même impératif lié aux réductions des émissions de gaz à effet de serre. Dans le scénario antérieur, celui du pic, même l’exploitation du pétrole lourd tiré des sables bitumineux canadiens et des profondeurs de l’océan n’aurait pu résister à la mutation profonde de la consommation provoquée par l’explosion attendue des cours. Mais dans le scénario du schiste, les prix du gaz naturel et de l’électricité sont condamnés à demeurer au bas de l’échelle de prévisions, près de leurs coûts de production. N’empêche, les normes d’émissions de CO2 demeurent très contraignantes, avec celles de la Californie pour référence, notamment dans le transport et la réfrigération, rappelle Pierre-Olivier Pineau. Et le développement éventuel du non-conventionnel se heurte encore au test de l’acceptabilité sociale.
COMBINAISON ÉNERGÉTIQUE QUÉBÉCOISE
En ce qui concerne le pétrole, toutefois, le jeu entre l’offre et la demande justifierait le maintien du cours de référence à son pivot actuel, soit autour de 95 dollars américains le baril, sur un horizon prévisible. À ces prix, l’exploitation des sables bitumineux se poursuivrait, mais nécessiterait un contrôle plus rigoureux des coûts, affirme le Mouvement Desjardins. D’autant que le pétrole de schiste est léger, donc plus attrayant pour les raffineries. Hydro-Québec devra également s’accommoder de prix à l’exportation déjà diminués de moitié, de près de 9 cents le kWh à environ 4 cents, ce qui compromet tout projet futur d’accroissement de la production.
Le prochain virage énergétique du Québec devra tenir compte de cela. D’autant que les Québécois figurent parmi les plus grands consommateurs d’énergie au monde, rigueur climatique oblige. Et que le Québec s’est doté d’une cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre parmi les plus contraignantes, de 25 % en 2020. Le gouvernement, dans son document appuyant les consultations publiques sur les enjeux énergétiques, rappelle que plus de la moitié des besoins du Québec sont satisfaits par des sources d’énergie renouvelables et qu’il dispose, en la matière, d’importants surplus d’énergie dite « propre » et peu coûteuse. Or, « l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels, surtout le gaz de schiste, a bouleversé le marché en Amérique du Nord. La disponibilité accrue de cette source d’énergie a fait chuter le prix de l’électricité et réduit considérablement l’intérêt pour les énergies renouvelables », peut-on y lire.
Ailleurs, le gaz devrait remplacer le charbon chez nombre d’utilisateurs, la filière nucléaire demeure peu rentable au prix actuel, puisqu’une centrale au gaz peut produire de l’électricité à 6 cents le kWh.
Selon l’AIE, le gaz apparaît dans tous les scénarios comme étant la seule énergie fossile en croissance. Sa part dans la combinaison énergétique demeure constante, à 25 %, alors que celle des énergies renouvelables et du charbon est fonction des politiques en matière de lutte contre les changements climatiques. Quant à la part du nucléaire, présentement à 15 % de la capacité de production électrique installée dans le monde, elle est appelée à reculer sous le poids de la hausse des coûts et du resserrement des normes sécuritaires. En résumé, même si les énergies renouvelables se développent fortement, les énergies fossiles conserveront leur place essentielle dans la combinaison énergétique mondiale, alliées à une consommation d’énergie plus rationnelle et au développement de l’efficacité énergétique.
D’autant que, la demande demeurant en progression, l’impact baissier sur les prix s’en trouve atténué. Uniquement pour les États-Unis, on reconnaît que l’avantage gagné avec le schiste est tempéré par l’augmentation prévue de la consommation énergétique. Selon l’AIE, d’ici 2035, la demande mondiale de gaz et de pétrole, tirée par le développement des transports dans les pays émergents, devrait bondir de 50 % et de 10 % respectivement, ce qui maintiendra les prix du brut à des niveaux élevés.


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