Énergie

POUR EN FINIR AVEC LES MYTHES SUR L’ÉNERGIE

Depuis toujours au cœur du développement économique des nations, le secteur de l’énergie est arrivé à un nouveau carrefour où il sera crucial de ne pas confondre les mythes avec la réalité, dit la nouvelle présidente du Conseil mondial de l’énergie, Marie-José Nadeau.

Toutes sortes de mythes entourent les questions énergétiques, constate la toute nouvelle présidente du Conseil mondial de l’énergie, Marie-José Nadeau. Ces mythes nous font croire, par exemple, en un monde où un service aussi essentiel que l’électricité sera bientôt accessible à tous, ou encore au déclin inexorable des sources conventionnelles d’énergie. On se leurre aussi sur la grande question de l’heure, la lutte contre les changements climatiques, déplore la Québécoise.
L’un des grands obstacles à cet impératif virage environnemental est pourtant heureusement tombé aujourd’hui, observe la vice-présidente exécutive chez Hydro-Québec. « On est enfin sorti du déni, aussi bien du côté des gouvernements que de l’industrie. Les grands désastres naturels des dernières années sont venus donner un sens très concret aux dommages que peuvent causer les changements climatiques, et ce, alors qu’on n’a pas encore atteint un stade d’extrême gravité. On comprend et on accepte désormais qu’il faut s’attaquer à ce problème et que des changements sont nécessaires. »
Cette prise de conscience, certes primordiale, ne sera pas suffisante : il faut maintenant passer à l’action. Tous les regards se tournent vers les pouvoirs publics afin que ceux-ci établissent de toute urgence une réglementation et un cadre économique clairs et stables qui inciteront le secteur privé à prendre le virage vert. « En clair, il va falloir, entre autres, qu’on donne une valeur aux émissions de CO2 pour qu’elles soient prises en compte par les acteurs économiques, qu’il y ait un incitatif à investir dans des technologies de réduction et de capture. » Cela incitera aussi à développer toutes sortes de stratégies de réduction de la consommation d’énergie et de conversion à des sources moins polluantes.
Néanmoins, même de telles mesures ne permettront pas aux pays d’atteindre les objectifs à long terme qu’ils se donnent dans leurs beaux discours, prévient la jeune sexagénaire d’un ton ferme et posé. L’objectif déclaré est d’avoir réduit de moitié les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050. « Dans le meilleur des cas, on en produira deux fois plus que cet objectif, dit-elle, prévisions et statistiques en main. Dans le pire des cas, ce sera quatre fois plus. » Il n’est pas impossible, bien sûr, que soient adoptées des actions beaucoup plus énergiques que tout ce qui a été envisagé jusqu’à présent, « mais rien ne permet, pour le moment, de l’entrevoir ».
Déprimant ! « Non, corrige-t-elle. Mais ça montre l’ampleur des défis et la complexité des enjeux. »

UN MONDE EN CHANGEMENT PERPÉTUEL
Originaire de l’Outaouais, Marie-José Nadeau étudie en droit. Sa maîtrise détermine la suite de son parcours professionnel. « Le sujet était le partage des compétences en matière de ressources naturelles au Canada », se rappelle-t-elle. Cette expertise allait immédiatement lui valoir un emploi dans le premier ministère de l’Environnement à Ottawa. Elle joindra, une quinzaine d’années plus tard, la fonction publique québécoise avant d’atterrir en 1993 à Hydro-Québec, où elle occupe aujourd’hui les fonctions de vice-présidente exécutive et de secrétaire du conseil d’administration.
« Quand je repense aux années où j’ai fait ma maîtrise, au milieu des années 1970, je trouve fascinant de voir à quel point les choses ont changé en matière de ressources naturelles et d’environnement. Et ça n’arrête pas. Aujourd’hui encore, nous arrivons à une étape de grands bouleversements. »
Présente au Conseil mondial de l’énergie (CME) depuis plusieurs années déjà, la gestionnaire vient d’y être élue, pour les trois prochaines années, présidente du conseil d’administration, fonction qu’avait déjà occupée l’ancien grand patron d’Hydro-Québec, André Caillé. C’est la première fois qu’une femme occupera ce poste de prestige dans un monde encore largement dirigé par des hommes.
Fondé en 1923, le CME compte environ 3 000 organisations membres de 90 pays différents. Regroupant essentiellement des représentants de gouvernements et du secteur énergétique, il cherche aussi à faire une place aux experts, aux groupes environnementaux et autres acteurs du milieu dans les cadres de ses nombreux événements nationaux et internationaux.
« Notre objectif, lorsque nous nous sommes joints à ce forum, était d’aider à renverser une tendance grandissante consistant à ne pas reconnaître les grands projets hydroélectriques comme une source d’énergie renouvelable. Nous y sommes parvenus. » Un autre objectif était de positionner Montréal et le Québec comme un des grands centres d’expertise en matière d’énergie, ce qui fut fait en 2010 lors de la tenue à Montréal d’un congrès international réunissant plus de 7 000 participants de 135 pays différents.

DES MYTHES
En dialogue permanent avec les différents acteurs du milieu, le CME a décidé de dresser son propre portrait des grandes tendances qui marqueront le secteur de l’énergie d’ici 2050. C’est cet exercice qui a permis de dégager un certain nombre de malentendus importants.
L’éventualité que la planète puisse réellement atteindre ses cibles de réduction de gaz à effet de serre font partie de cette bonne demi-douzaine de « mythes ». Ce mythe, explique Marie-José Nadeau, est étroitement lié à une autre perception erronée, celle des perspectives de croissance de la demande. Certains croient encore, en effet, qu’on parviendra à stabiliser la demande mondiale d’énergie, alors que la population mondiale – 7 milliards d’êtres humains aujourd’hui – atteindra les 8,6 milliards en 2035, et, qu’au même moment, des régions entières du globe, en Chine, en Inde, ou encore en Afrique, poursuivront une expansion économique accélérée. Pendant ce temps, les gains d’efficacité énergétique dans les pays industrialisés ne permettront, au mieux, qu’à répondre à l’augmentation de leur propre demande. Aussi, loin de se stabiliser, la demande en électricité devrait plutôt doubler d’ici 2050.
Ce réveil économique de nombreux pays en voie de développement peut faire croire qu’on parviendra, au minimum, à assurer les services essentiels à tous, comme l’électrification. Or, on estime qu’entre 730 et 880 millions d’individus n’auront toujours pas accès à l’électricité en 2035, et que le nombre de ces laissés-pour-compte sera encore de un demi-milliard en 2050. « Le plus inquiétant est qu’une proportion croissante de la pauvreté se trouvera dans les villes, où les populations sont beaucoup plus dépendantes de ce type de services publics », note Marie-José Nadeau.

QUEL PIC PÉTROLIER ?
Un autre grand mythe, explique-elle, est celui de l’épuisement prochain des sources d’énergie fossile, le fameux « pic pétrolier ». En fait, les nouvelles technologies d’extraction des énergies fossiles conventionnelles, alliées à l’explosion de l’exploitation de sources d’énergie non conventionnelles tels les sables bitumineux et le gaz et le pétrole de schiste, indiquent maintenant que les réserves seraient quatre fois plus importantes qu’estimées et continueront à croître avec les innovations technologiques.
On aurait pensé, et même souhaité, que les sources d’énergie renouvelables viennent répondre à l’augmentation de la demande mondiale. Cela ne semble toutefois pas pouvoir s’avérer. Actuellement de 18 %, leur part dans la production mondiale devrait augmenter tout au plus à 20 %, peut-être 30 %.
L’un des grands défis à ce chapitre, exlique Marie-José Nadeau, sera d’adapter les modèles d’affaires et de marchés à des contextes énergétiques de plus en plus complexes. En effet, dans bien des pays, les modèles actuels ne sont pas efficaces pour gérer l’impact combiné des énergies renouvelables sur les réseaux, des systèmes de distribution décentralisés ou encore d’architectures technologiques en croissance.
Une autre fausse perception consiste à croire que les milliards pleuvent sur le secteur de l’énergie. « Les investisseurs privés resteront hésitants et préféreront mettre leur argent ailleurs tant que les cadres économiques et de réglementation ne seront pas clairs sur le long terme », rappelle-t-elle à nouveau. En effet, l’urgence d’adopter au plus vite des règles adéquates est d’autant plus grande que l’endettement des gouvernements les empêche de compenser l’absence d’investisseurs privés.

VU DU QUÉBEC
Le Congrès mondial de l’énergie dresse chaque année un classement des pays les plus performants en matière énergétique, dans lequel le Canada se positionne remarquablement bien. En 10e place l’an dernier, il s’est hissé au 6e rang sur 129, cette année, devant des pays comme la Norvège, l’Allemagne, la France et les États-Unis. Les Canadiens doivent cette très bonne performance, notamment, à la sécurité de leurs sources d’approvisionnement et au degré d’accessibilité de leur énergie. Toutefois, le classement aurait été encore meilleur si le Canada n’arrivait pas au 60e en matière d’empreinte environnementale. « Nos résultats ne vont pas dans ce détail, mais le score du Québec aurait lui aussi sans doute été encore meilleur n’eût été cette empreinte. »
Dirigeante au sein de la grande société d’État que l’on sait, Marie-José Nadeau, au moment même où se tiennent de grandes consultations sur la politique énergétique future du Québec, prend grand soin de ne pas sembler s’y immiscer de quelque façon que ce soit. Chaque société a sa réalité propre dont elle doit tenir compte dans pareil débat, note-t-elle, et le degré d’acceptabilité sociale est un facteur essentiel de réussite.
« Le débat m’apparaît bien lancé, observe-t-elle tout de même. Les principaux enjeux me semblent bien présentés, les gens ont accès à l’information nécessaire et on leur offre les moyens d’exprimer leurs opinions. Mais ce n’est pas parce qu’un débat a lieu, ni même parce qu’on s’entend sur certains constats, que les choix ne seront pas difficiles à faire. » 

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