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Les Années de Rêve du Cinéma Québécois

D’habitude, quand je rencontre Roger Frappier, c’est qu’il vient de lancer un nouveau long métrage. Aujourd’hui, dans l’arrière-cuisine du Soupesoup, 649 rue Wellington, à Montréal, c’est le film de sa vie que Roger déroule devant moi entre sa soupe détox et mon velouté de topinambour. Seule une porte isole notre pièce austère de l’incessante rumeur de la salle bondée de gens pressés qui dégustent les plats santé imaginés par Caroline Dumas, la conjointe de Roger.

D’habitude, quand je rencontre Roger Frappier, c’est qu’il vient de lancer un nouveau long métrage. Aujourd’hui, dans l’arrière-cuisine du Soupesoup, 649 rue Wellington, à Montréal, c’est le film de sa vie que Roger déroule devant moi entre sa soupe détox et mon velouté de topinambour. Seule une porte isole notre pièce austère de l’incessante rumeur de la salle bondée de gens pressés qui dégustent les plats santé imaginés par Caroline Dumas, la conjointe de Roger.

Après avoir vu au bout du tunnel la lumière attractive mais apaisante que décrit tout rescapé d’une mort clinique, Roger m’annonce sur un ton triomphal qu’il sera papa d’une autre petite fille dans quelques mois. « Il y a sept ans, j’étais mort, et là, une vie toute neuve s’ouvre devant moi ! » Ni lui ni sa Caroline, papa et maman depuis longtemps, n’avaient cru possible pareil épilogue à leurs amours heureuses et sans histoire. Seule petite déception, le couple aurait aimé avoir un garçon. « Qu’à cela ne tienne, ajoute Roger, les yeux moqueurs derrière ses lunettes de corne, j’ai appelé ma première fille Félize, puisque j’aurais nommé mon fils Félix pour honorer mon grand-père ! »

Quand on est Roger Frappier et qu’on a derrière soi un long cortège de films à succès, même le plus improbable des scénarios peut devenir réalité. Il y a sept ans, il subit une opération destinée à le délivrer d’insupportables reflux gastriques et qui semble réussie. Quelques jours après son retour à la maison, on le retrouve inconscient et à demi mort. Il est transporté d’urgence, d’abord à l’Hôtel-Dieu, car les ambulanciers sont convaincus qu’il ne supportera pas la route jusqu’à l’hôpital du Sacré-Cœur.

« Dans l’ambulance, je vois toutes les images de ma vie en quelques instants. Elles ne se succèdent pas, elles sont là d’un coup, envahissant les studios de La Victorine, à Nice, où je ne suis jamais allé. J’aperçois aussi cette fameuse lumière dont on parle tant. Ce qu’on ne dit jamais, c’est qu’elle est si attirante qu’il faut s’accrocher pour ne pas basculer du côté lumineux du tunnel. »

Arraché de justesse à la mort, Roger retrouve dans la salle d’opération les mêmes chirurgiens qui, cette fois, pratiquent une réduction de l’œsophage et de l’estomac. Il restera six semaines à l’hôpital, nourri et médicamenté par l’abdomen. « On critique beaucoup les étrangers, ces temps-ci, et la charte des valeurs suscite bien des propos, dit-il revoyant son hospitalisation en flash-back. À Sacré-Cœur, des infirmières d’origines arabe et haïtienne ont veillé sur moi avec une sollicitude que je n’oublierai jamais.»

Suivent cinq mois d’une convalescence qui ressemble aux dernières semaines de Rémy dans Les invasions barbares, le film de Denys Arcand. Frappier est pris en charge par sa fille Félize, ses ex-femmes et ses ex-blondes. « Comme par magie, leurs anciens défauts deviennent des qualités ! » ajoute-t-il en souriant.

Tandis qu’il écoute nuit et jour les centaines de chansons, les émissions de radio et les conversations avec l’abbé Pierre dont le monteur Michel Arcand a chargé son iPod, Roger change de perspective sur la vie et se laisse gagner par le bouddhisme zen et son absence de dogmes. Il emprunte cette « voie du milieu » si chère aux bouddhistes, celle qui donne vision et connaissance et qui conduit à la paix et à la sagesse. Roger garde encore comme une relique ce iPod qui lui a permis de supporter d’interminables semaines d’hospitalisation.

Grâce à sa quasi-mort et à sa retraite obligée entre quatre murs, Roger est désormais un homme heureux. Avant ce cruel intermède, Frappier avait l’impression d’être immortel. « Je sais que je suis mortel, je sais aussi comment je vais finir. » Pour en attester, il relève le poignet de sa chemise et exhibe un étrange bracelet constitué d’une trentaine de minuscules crânes en ivoire. Conscient de sa mortalité, ne se comparant plus à d’autres, plus un seul des incessants obstacles qui jonchent la route d’un producteur de cinéma ne le déstabilisera.

Sa sérénité est mise à l’épreuve quand Ken Scott, qui devait réaliser à Terre-Neuve une version anglaise de La grande séduction, lui fait faux bond pour mettre en scène un remake de Starbuck aux États-Unis. Frappier jette son dévolu sur un autre réalisateur, pour constater que ce n’est pas le bon choix. Prenant son courage à deux mains, il lui signifie son congé et confie la tâche à Don McKellar, plus connu jusque-là comme acteur.

« La responsabilité la plus lourde du producteur, c’est le choix du réalisateur. Le meilleur scénario du monde peut devenir un four si le réalisateur est mal choisi. C’est tout un risque que j’avais couru en confiant à Jean-François Pouliot la réalisation de La grande séduction, son premier long métrage. »

Un risque, soit ! Mais Frappier a eu la main heureuse, puisque ce film tourné à Harrington Harbour, sur la Basse-Côte-Nord, a fait le tour du monde. Il se classe au quatrième rang des longs métrages les plus lucratifs de l’histoire du cinéma québécois. Quant à la version anglaise tournée à Terre-Neuve, Frappier est euphorique. Il a même promis à Entertainment One, le distributeur, des recettes canadiennes de 15 millions de dollars, un sommet inatteignable aux yeux des plus optimistes. L’ascension n’est pas si mal partie. The Grand Seduction a fait crouler de rire les cinéphiles de St. John, Terre-Neuve, de Calgary et de Toronto, où on l’a présenté en avant-premières l’été dernier. Mettant en vedette Taylor Kitsch, Brendan Gleeson et Gordon Pinsent, la comédie sera lancée à travers le Canada en juin prochain.

N’est-il pas téméraire que de prévoir des recettes de 15 millions en pleine crise du cinéma ? Frappier ne fronce même pas un sourcil. La crise du cinéma, connaît pas ! « Notre cinéma ne fera plus jamais 15 % et plus du box office, mais il n’en vit pas moins des années de rêve. Jamais on n’avait vu un même pays en lice trois ans d’affilée pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. C’est pourtant ce qui nous est arrivé avec Nguyen, Falardeau et Villeneuve. Les noms de Philippe Falardeau, Denis Villeneuve et Jean-Marc Vallée étaient sur toutes les lèvres au Festival de Toronto. Ken Scott est la coqueluche de Hollywood et Xavier Dolan, qui a du front et du talent tout le tour de la tête, a fait sa marque à la Mostra de Venise. Parler de crise, c’est presque indécent. »

Même si Frappier n’a pas fait partie du groupe de travail sur les enjeux du cinéma québécois, il est d’accord avec plusieurs de ses recommandations. Il estime également qu’il faut raccourcir le délai entre la sortie d’un film en salle et celle du dvd, hâter la diffusion des films à la télé, accroître la participation des diffuseurs au financement, doter Télé-Québec d’une enveloppe supplémentaire, assurer la présence de notre cinéma dans les écoles et inciter les producteurs à risquer davantage tout en leur donnant une certaine priorité de récupération.

« Comment être pessimiste pour le seul cinéma qui s’allaite à la fois à la culture américaine et à la culture européenne ? Nous avons une chance inouïe ; mais on doit nous donner l’occasion d’en profiter. »

Difficile pour Frappier de terminer l’entretien sans réaffirmer avec vigueur sa conviction profonde quant à la rentabilité du cinéma et de la culture. « Nos gouvernements, qui investissent dans l’avion-nerie, dans l’agriculture et dans toutes sortes d’industries, voient leurs investissements en culture comme des subventions en pure perte. Or, les industries culturelles sont de loin celles qui créent le plus d’emplois et à meilleur compte. »

Quand je lui demande quel est le talent le plus important pour un producteur, il n’hésite pas un instant. « L’intuition ! La capacité presque viscérale de faire les bons choix au bon moment. » En quittant Roger, je ne peux m’empêcher de penser que cette intuition indispensable au producteur de cinéma l’est tout autant pour nos hommes et nos femmes politiques lorsqu’ils engagent l’avenir.

Roger Frappier, homme d’intuition, ne fait pas de politique, mais du cinéma. C’est bien dommage. Le pays aurait besoin de lui !

Soupesoup :
649, rue Wellington, 514 759-1159
Du lundi au dimanche, de 11 h à 16 h
1 velouté de topinambour
1 soupe détox
2 salades du jour
2 verres de chardonnay
1 café filtre
1 thé vert
P.S. Mon hôte, conjoint de la propriétaire de six restaurants Soupesoup à Montréal, n’a pas voulu que je paie l’addition, mais je sais qu’elle aurait été modique à en juger par la préoccupation de Caroline Dumas pour la santé et le porte-monnaie de sa nombreuse clientèle.

Roger Frappier
≡ Né à Sorel le 14 avril 1945.
≡ 1984 : de réalisateur, il devient producteur ; directeur du studio de fiction de l’Office national du Film (ONF).
≡ Coproduit Le déclin de l’empire américain avec René Malo.
≡ 1986 : fonde Max Films avec Pierre Gendron.
≡ Produit près de 50 films, dont Un zoo la nuit, Jésus de Montréal, La comtesse de Bâton rouge, L’ange de goudron, Cordélia, Père et fils, La grande séduction, etc.
≡ 1996 : Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres de France
≡ 1998 : honoré à Cannes
≡ 1999 : Prix Albert-Tessier

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