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Francophonie: Le grand virage économique

En cette période d’après-crise, la pérennité de la Francophonie n’échappe pas au test de la croissance des inégalités. Six ans plus tard, l’agenda politique demeure confronté aux forces qui prônent le localisme et le nationalisme économique. À cette tendance au repli sur soi, l’Organisation internationale de la Francophonie oppose une solidarité internationale qui n’a jamais été aussi nécessaire, nous dit le Québécois Clément Duhaime.

Le numéro deux de l’Organisation évoque un monde dont les compo-santes sont plus que jamais interdépendantes, appelé à grandir dans toute sa diversité, et où la Francophonie ne saura conserver son influence économique, sociale et culturelle que si elle parvient à établir de nouveaux équilibres linguistiques. Le continent africain, qui abritera bientôt 80 % de la population francophone, se voit convier à un rendez-vous avec l’histoire. Entrevue avec l’administrateur général de l’oif.

Tout d’abord, comment se porte la francophonie dans le monde ?

Elle se porte bien. Les 77 États et gouvernements membres de l’oif regroupent plus de 800 millions de personnes, et contribuent à près de 14 % du produit intérieur brut mondial et à 20 % du commerce mondial. Sur un plan strictement linguistique, le nombre de personnes capables de s’exprimer en français n’a jamais été aussi élevé. Les dernières estimations de notre Observatoire de la langue française ont révélé que 220 millions de locuteurs partagent cette langue. Dans les prochaines décennies, la langue française sera probablement au deuxième ou au troisième rang des langues pouvant être qualifiées de « mondiales ». Toutefois, ce constat positif ne doit pas empêcher une vision à la fois stratégique et lucide.

Stratégique, car nous savons bien que la langue française doit conserver, et parfois reconquérir — au moins dans les esprits — sa place et sa valeur en tant que langue moderne et utile, notamment dans le domaine économique et dans la sphère numérique. Il nous faut mieux faire connaître et renforcer la valeur ajoutée de notre langue qui doit être un atout, surtout pour les jeunes qui veulent s’insérer dans la vie professionnelle et prendre leur part de cette mondialisation dont les acteurs, contrairement à une idée répandue, seront de plus en plus plurilingues.

Lucide aussi, car la forte croissance que connaît la francophonie en Afrique ne sera durable qu’à deux conditions : si le français demeure la principale langue d’enseignement, parfois aux côtés des langues nationales, comme il est souhaitable voire nécessaire, et si la progression de la scolarisation des enfants s’accompagne d’un effort plus grand d’amélioration des conditions et de la qualité des enseignements dispensés, encore insuffisants. La « puissance » économique de la francophonie est intimement liée et corrélée à l’usage de la langue française. Sur un plan économique stricto sensu, l’oif regroupe des réalités économiques très diversifiées avec, à une extrémité, deux pays membres du G8, et à l’autre, 23 parmi les 48 pays les moins avancés. Dans ce contexte, la solidarité francophone s’illustre par la recherche d’une réduction des disparités à l’égard du développement et par un meilleur équilibre économique. Ainsi, les engagements de la francophonie pour la paix, la diversité et la solidarité sont plus que jamais nécessaires dans ce monde interdépendant.

Vous le soulignez d’emblée, le poids et l’influence de l’Afrique sont appelés à croître au sein de la francophonie. Ce continent a-t-il une puissance économique convaincante ?

Effectivement, le poids de l’Afrique dans les domaines démographique, linguistique et économique est amené à croître. Demain, c’est l’Afrique qui assurera plus de la moitié de la croissance de la population mondiale, dont elle représenterait, avec 2,4 milliards d’habitants, un quart en 2050 et plus d’un tiers en 2100, avec 4,2 milliards d’individus. Ainsi, dans quelques décennies, 80 % des francophones résideront sur le continent africain. Et surtout, la population africaine, déjà très jeune, le sera encore plus. Le continent dispose aussi de ressources naturelles considérables bien qu’inégalement réparties : énergétiques, minières, mais aussi agricoles. Beaucoup de pays du continent connaissent une croissance élevée, proche de 5 %, soutenue en partie par une demande intérieure forte, et les prévisions de croissance pour l’avenir sont plutôt optimistes. Tout ceci est très encourageant pour ce continent.

Entre l’afro-pessimisme, qui a longtemps prédominé et l’afro-optimisme, qui accompagne l’actuelle période de crise économique occidentale, je crois qu’il convient, pour les amoureux de ce continent dont je suis, d’être afro-réalistes. Car toutes ces données recouvrent des situations très contrastées, et l’ensemble reste fragile. Malgré ses formidables atouts, le continent doit faire face à d’énormes défis pour assurer non seulement une croissance à long terme, mais une croissance durable et qui ne laisse personne en rade. L’Afrique semble se trouver face à un tournant de son histoire.

Pour peser sur la scène internationale, l’Afrique doit également continuer, comme elle tente de le faire par exemple dans le cadre de l’Union africaine, à développer des stratégies continentales et à s’unir pour se faire entendre d’une seule voix. La Francophonie tente d’y contribuer pour faire émerger des positions communes sur des problématiques dont on débat aujourd’hui à l’échelle mondiale, en matière de commerce, d’environnement, de financement du développement.

Où en est le français ailleurs ? Au Canada, au Québec, en Europe ?

Au Canada, pays officiellement bilingue, le français est la langue maternelle d’un peu plus de 7 millions de Canadiens, mais près de 10 millions parmi ceux-ci sont en réalité francophones, ce qui représente une augmentation en valeur absolue par rapport à 2006. Cependant, le pourcentage, à 30,1 % de la population totale, a subi une légère décroissance.

Par ailleurs, le français est la seule langue officielle du Québec, où il constitue le médium normal de communication dans tous les domaines de l’activité humaine grâce, notamment, à un cadre de réglementation – dont la Charte de la langue française – qui lui a permis de survivre sur un continent quasi exclusivement anglophone. Vivre et s’exprimer en français en Amérique du Nord a été, est, et restera un défi permanent pour les francophones, qui ne manquent ni de dynamisme ni d’engagement !

En Europe, en dehors des pays dont le français est une des langues officielles – Belgique, France, Luxembourg, Monaco et Suisse – la question que vous posez concerne plus l’apprentissage du français à titre de langue étrangère. Bien qu’au deuxième rang parmi les langues vivantes les plus apprises dans les pays de l’Union européenne au niveau du primaire et du secondaire inférieur, et en troisième position à quasi-égalité avec l’allemand au secondaire supérieur, la langue française connaît une baisse du nombre de ses apprenants. C’est d’ailleurs le cas de la plupart des langues, excepté l’anglais, dont l’introduction de plus en plus précoce et le caractère souvent obligatoire laissent peu de place aux autres langues.

Néanmoins, la volonté exprimée par les États européens et la multiplication des rapports des services de la -Commission sur la nécessité pour les jeunes Européens de maîtriser au moins deux langues étrangères devraient rétablir un certain équilibre qui sera, je le crois, favorable au français, d’ores et déjà parlé par plus de 130 millions d’Européens.

La francophonie est-elle menacée ? Si oui, d’où proviennent les dangers ?

L’un des dangers qui pèsent sur le monde, et pas uniquement sur la francophonie, est le risque d’uniformisation et de standardisation, notamment de la pensée et de la création. Le paradoxe des temps modernes réside dans une tension permanente entre l’aspiration légitime à un espace mondial de libre circulation des individus, des idées et des biens, d’une part, et la prise en compte par cet espace de la diversité, que celle-ci soit politique, culturelle, linguistique, religieuse ou socio-historique, entre autres. « L’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie », écrivait déjà Blaise Pascal dans ses Pensées.

L’un des dangers qui menacent la diversité linguistique du monde provient d’une forme de conformisme doublée d’une absence de volonté d’agir, voire d’indifférence, sans doute dus à la méconnaissance des enjeux liés à l’usage des langues. Lorsqu’une seule langue, de surcroît dans une forme appauvrie et souvent fautive, devient le véhicule de la pensée, c’est la diversité des points de vue et l’expression démocratique et équitable des peuples censés être égaux en droit qui reculent. De même, dans le domaine scientifique – et ce sont les rapports de l’Académie britannique qui le signalent – la créativité, l’innovation et les échanges ne seront féconds que s’ils sont véhiculés par des langues et des cultures différentes, mais partagées (par le plurilinguisme ou la traduction).

Sur quels leviers doit s’appuyer l’avenir de la francophonie ?

Les chefs d’État et de gouvernement réunis lors du Sommet de la Francophonie à Kinshasa en octobre 2012 ont adopté une « Politique intégrée de promotion de la langue française ». Ce texte, intitulé « Une langue d’aujourd’hui et de demain », constate la mise en place de nouveaux équilibres linguistiques, en raison notamment de l’émergence de certains pays et de certaines régions. Il invite tous les acteurs de la Francophonie à mener une action efficace et coordonnée pour maximiser les atouts du français dans cette nouvelle mondialisation. Nous ne ménagerons donc pas nos efforts pour que le français continue d’être une langue d’influence sur la scène internationale, dans les relations politiques, économiques, professionnelles et sportives, notamment.

Nous allons intensifier notre action dans le domaine de l’éducation et de la formation, car ce n’est que par l’accès généralisé à un enseignement de qualité en langue française et de la langue française que le continent africain continuera d’être cet immense réservoir pour la francophonie de l’avenir. Enfin, il faut que nous agissions sur l’image de la langue française, sur les représentations qu’elle véhicule : le français doit être vu comme ce qu’il est, une langue utile et attrayante, qui favorise l’insertion professionnelle et les échanges économiques, une langue qui, loin d’être figée dans un usage normatif d’une autre époque, s’ouvre à la diversité de ses horizons géographiques, générationnels et techniques.

Le passage d’une francophonie institutionnelle à une francophonie populaire est-il réussi ?

La société civile constitue l’adn de la francophonie. Bien avant la création, en 1970, de la Francophonie intergouvernementale avec l’Agence de coopération culturelle et technique (devenue aujourd’hui l’Organisation internationale de la Francophonie), la francophonie s’est exprimée et s’est concrétisée grâce à une dynamique associative. Le mouvement francophone s’est ainsi consolidé à travers la création d’organisations internationales non gouvernementales (oing) au rayonnement international significatif : celle des pédiatres de langue française (1899), des écrivains (1926), des journalistes (1950), des radiodiffuseurs (1955), des universitaires (1961), des juristes (1964), des parlementaires (1967), des professeurs de français (1969), et bien d’autres encore. Aux nombreuses oing s’ajoutent, encore plus nombreuses, des associations nationales, souvent à vocation culturelle et linguistique, qui font vivre la Francophonie sur le terrain. La Francophonie intergouvernementale entretient, de façon informelle depuis ses débuts et formellement depuis 1992, des relations avec les oing. Vous le voyez, c’est plutôt le passage d’une francophonie de la société civile à une francophonie institutionnelle qui a été réussi ! Et cette francophonie, devenue planétaire avec l’élargissement des membres de l’oif, est de plus en plus populaire, car proche des attentes de nos populations.

Le Forum mondial de la langue française, dont le premier a eu lieu à Québec en 2012, se tiendra en Belgique l’an prochain. Quel chemin a été parcouru entre les deux ?

Les 15 priorités définies lors du premier Forum par 2 000 jeunes venus de 94 pays du monde sont prises en compte dans le cadre de l’élaboration du Cadre stratégique à moyen terme de la Francophonie et de la programmation 2015-2018 de l’oif qui seront adoptés au Sommet de Dakar, prévu pour fin novembre 2014.

Le succès du premier Forum mondial de la langue française – vous comprendrez que j’y sois sensible –, les perspectives qu’il a ouvertes, les espoirs qu’il a fait naître, nous ont amenés à envisager la tenue d’une seconde édition. Nous ne voulions pas laisser retomber ce formidable élan de la société civile et de la jeunesse qui nous avait interpellés, « bousculés », « étonnés », « inspirés », comme l’avait souhaité le président de l’oif, Abdou Diouf.

La Fédération Wallonie-Bruxelles a répondu à ces attentes en retenant le souhait des participants au Forum de Québec 2012 : celui d’une francophonie confiante, ouverte et engagée ; d’une francophonie économique, durable et ambitieuse; d’une francophonie numérique accessible à tous, dans laquelle l’égalité des genres et l’écoute des jeunes constituent des priorités transversales permettant une meilleure intégration de tous celles et ceux qui partagent la langue française. C’est pourquoi la deuxième édition du Forum, qui aura lieu à Liège en juillet 2015, placera « la francophonie créative » au cœur des enjeux, en prenant comme axes l’économie, l’éducation, la citoyenneté et bien sûr, la relation fondamentale qui unit langue et créativité.

Francophonie et diversité culturelle peuvent-elles être compatibles avec ces grands accords commerciaux internationaux qui se multiplient ?

La Francophonie a toujours été à l’avant-garde des plaidoyers en faveur de la promotion de la diversité culturelle. Elle a porté le combat des États au cours des négociations commerciales multilatérales, mais aussi un peu plus tard à l’Unesco, pour que les spécificités culturelles soient reconnues. En réponse surtout au danger que peut représenter la mondialisation de l’économie pour la pérennité de la diversité culturelle, la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles adoptée à l’Unesco en 2005 inscrit dans le droit international, d’une part, la nature spécifique des biens et des services culturels et, d’autre part, le droit souverain des États d’adopter des politiques pour soutenir leurs expressions culturelles tout en demeurant ouverts à celles des autres. Le problème de fond réside dans les engagements de libéralisation des biens et services culturels inscrits dans les accords commerciaux internationaux. Une vigilance accrue est de rigueur, mais cette vigilance doit être accompagnée d’une démarche offensive de structuration de l’offre des industries culturelles des pays francophones. Si la dynamique est maîtrisée du côté de l’Organisation mondiale du commerce, le risque de libéralisation des secteurs culturels plane encore sur les négociations des accords commerciaux bilatéraux établis ou entrepris par des négociateurs non avisés. Sensible à ce danger, la Francophonie assure une veille permanente pour appuyer les États en les aidant à se doter de politiques culturelles adéquates.

Les chefs d’État et de gouvernement de la Francophonie adopteront à Dakar une stratégie économique de la Francophonie qui précisera nos nouvelles réponses aux enjeux multiples et -complexes qui relient, directement ou indirectement, économie et culture.

À l’inverse, depuis la crise de 2008, nationalisme, localisme et croissance des inégalités sont des thèmes récurrents. Ainsi, la promotion d’une francophonie solidaire n’est-elle pas reléguée au second plan dans les priorités politiques ?

Les pays développés de la Francophonie, qui contribuent majoritairement au budget de l’oif, sont aujourd’hui préoccupés par des enjeux nationaux liés à la compétitivité et au chômage, auxquels ils doivent prioritairement s’attaquer.

Dans ce contexte de crise, le repli sur soi est proposé par certains partis politiques comme une option, voire comme la solution. Pourtant, la solidarité internationale n’a jamais été aussi nécessaire. Les transitions démocratiques apparues en Afrique du Nord, l’instabilité que connaissent de nombreux pays francophones d’Afrique sub-saharienne sont venues rappeler, s’il en était besoin, que les fruits de la croissance doivent être partagés le plus équitablement possible, entre les pays mais aussi au sein de chaque pays.

L’espace francophone, issu d’une langue commune mais aussi de valeurs parmi lesquelles la solidarité tient une place de choix, est à cet égard riche de possibilités. La diversité des pays qui le composent constitue un terreau idéal pour moult échanges et collaborations mutuellement profitables : commerce, investissements, transferts de compétences, partages d’expérience, recherche et développement, entre autres. C’est le sens du travail accompli par les réseaux francophones que l’oif a contribué à mettre en place ou accompagne simplement et qui, souvent, sont ses partenaires. Ces réseaux nourrissent la Francophonie et la font évoluer.

Dans le domaine économique, certains réseaux ont pris de l’importance ces dernières années et effectuent un travail remarquable qui contribue à bâtir une Francophonie économique plus concrète. Toutes ces initiatives confirment que la solidarité francophone n’est pas qu’une formule, qu’elle continue de se développer et de s’exprimer, malgré la crise, grâce à de multiples acteurs, parmi lesquels figure le Forum économique international des Amériques – Conférence de Montréal. En effet, depuis 20 ans, ce rendez-vous contribue à une meilleure connaissance des grands enjeux de la mondialisation des économies et ce, grâce à la vision et à l’engagement de son président fondateur, Gil Rémillard. 

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