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Québec : Environnement - les nouvelles routes du pétrole

On assiste au Canada à un foisonnement de projets de pipelines visant à sortir de son relatif isolement le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta. La principale condition pour l’exploitation à long terme de ces immenses ressources sera toutefois la capacité des gouvernements à en réduire les retombées sur l’environnement.

Le manque d’infrastructures de transport exercera une contrainte de plus en plus lourde sur le développement et l’exploitation du pétrole albertain tant que de nouveaux oléoducs ne seront pas construits au Canada, constate André Plourde, expert et doyen des Affaires publiques à l’Université Carleton. Mais les retombées environnementales des sables bitumineux s’avèrent son plus grand handicap à long terme, estime-t-il. « Il n’y a pas, tant du côté de l’Alberta que du gouvernement fédéral, de politique globale claire et crédible suffisante en matière de réduction et d’atténuation des dommages environnementaux qu’engendre l’exploitation de cette ressource. Et tant que ce sera le cas, on aura de plus en plus de difficulté, non seulement avec les nouveaux projets d’exploitation, mais aussi avec ceux de construction de pipelines. »

« C’est la perception à l’échelle mondiale qui est importante, poursuit l’économiste, conseiller des gouvernements et ancien haut fonctionnaire fédéral qui a longtemps travaillé à l’Université de l’Alberta. Ce n’est pas seulement pour répondre à d’éventuelles normes plus sévères en Europe ou ailleurs. C’est principalement parce que les investisseurs ne veulent pas s’associer à des projets qu’une bonne partie du monde industrialisé ne considère plus comme acceptables. »

Le cofondateur et directeur principal du groupe écologiste Équiterre, Steven Guilbeault, semble confirmer cette analyse. « Le débat sur les projets de pipelines serait très différent si les gouvernements se dotaient d’une politique environnementale sérieuse. Mais la seule politique du gouvernement conservateur à Ottawa semble prôner l’exploitation la plus rapide et la plus large possible des sables bitumineux. »

Goulot d’étranglement

L’industrie pétrolière albertaine se plaint de plus en plus d’être étranglée par le manque de débouchés sur les marchés extérieurs. Elle s’est débrouillée jusqu’à présent avec les oléoducs et les réseaux ferroviaires disponibles, mais le coût de ces intermédiaires, de 20 à 30 dollars du baril, réduit à entre 80 et 85 dollars le prix qu’elle peut espérer obtenir pour un baril de pétrole qui se vend entre 100 et 110 dollars sur le marché mondial. Cette lourde taxe sur l’isolement ne compromet pas encore la rentabilité des sables bitumineux, mais finira par grever celle des prochains projets d’exploitation qui seront plus coûteux, explique Jean-Thomas Bernard, expert de l’Université d’Ottawa. Mais il y a plus grave encore, dit-il.

Le Canada produit actuellement un peu plus de trois millions de barils de pétrole par jour, dont la quasi-totalité provient de l’Alberta et dont deux millions sont tirés des sables bitumineux. Les projets de développement en cours feront passer à trois millions de barils cette production des sables bitumineux, et l’on pourrait, sans trop de difficulté, porter ce total à quatre ou cinq millions de barils par jour si l’on disposait des infrastructures d’expédition nécessaires. Or, « on se rapproche de la limite de capacité de transport. Au-delà, cela ne servira à rien d’extraire davantage de pétrole de l’Alberta, quel que soit son prix, parce qu’on ne sera physiquement plus en mesure de l’acheminer à l’extérieur. » Cela représente, bien sûr, des pertes de revenus potentiels considérables pour l’industrie pétrolière canadienne, mais aussi pour les gouvernements et l’économie canadienne tout entière. Il n’est pas étonnant, dans ce contexte, que les projets d’oléoducs se multiplient depuis quelques années.

Une course (à obstacles) vers la sortie

Le projet qui a jusqu’à présent fait le plus parler de lui est celui de Keystone xl, de la compagnie TransCanada, qui vise à acheminer 830 000 barils par jour de l’Alberta aux rives texanes du golfe du Mexique. Le projet de Northern Gateway, d’Enbridge, permettrait d’acheminer, quant à lui, 525 000 barils par jour à travers les Rocheuses vers le port de Kitimat, en Colombie-Britannique. Son promoteur veut aussi inverser le flux de son pipeline 9b entre Sarnia et Montréal pour y faire désormais transiter 300 000 barils par jour d’ouest en est. Pour le projet d’Énergie Est de TransCanada ce seraient plus de 1,1 million de barils par jour qui s’écouleraient vers le Nouveau-Brunswick, en passant par Montréal, Québec et le port de Cacouna, près de Rivière-du-Loup. On pourrait aussi citer le projet de la compagnie Kinder Morgan entre Edmonton (Alberta) et Burnaby (Colombie-Britannique, plus de 600 000 barils par jour) et des dizaines d’autres, de diverses envergures, cherchant des issues au pétrole albertain dans toutes les directions.

Le grand nombre de projets témoigne de l’ampleur du problème, mais est aussi caractéristique d’une industrie qui aime bien lancer plusieurs lignes à l’eau pour maximiser ses chances de réussite, explique André Plourde. « C’est toujours du travail de longue haleine et personne ne pense que tous ces projets se feront, ou devraient se faire. »

Force est de constater, en effet, que les choses n’avancent pas vite pour le moment. Seule l’inversion du pipeline 9b a officiellement reçu, jusqu’à présent, le feu vert du gouvernement fédéral, autorité compétente en la matière. Le projet fait encore toutefois l’objet de tractations, notamment depuis qu’une commission parlementaire à Québec a unanimement demandé le respect de 18 conditions, dont une aide financière destinée à Montréal pour que celle-ci se dote d’un plan d’urgence en cas d’accident.

Le projet Keystone xl a passé avec succès les examens environnementaux du gouvernement fédéral américain, mais attend toujours la bénédiction de la Maison Blanche, cinq ans après son lancement, en plus de faire face à une contestation judiciaire au Nebraska. Le projet d’Énergie Est, encore au stade d’ébauche, est censé entrer en service en 2018. Celui de Northern Gateway, beaucoup moins avancé, touche toutes sortes d’enjeux délicats en matière d’environnement et de droit de passage sur des territoires autochtones. « J’ai écrit en 2007 que ce projet ne verrait pas le jour avant une dizaine d’années. C’était probablement trop optimiste », dit en riant André Plourde.

Au nom de l’environnement

La plupart des obstacles que rencontrent tous ces projets tiennent à des enjeux de protection de l’environnement et de sécurité des populations. On craint les conséquences d’une fuite, voire d’un incendie dans l’un de ces tuyaux sans fin qui doivent passer près des villes, au milieu des montagnes, sous le fleuve Saint-Laurent et à travers des terres agricoles. Quatre ans après une fuite de 3,3 millions de litres de pétrole lourd de l’un de ses oléoducs dans la rivière Kalamazoo, au Michigan, Enbridge a dû débourser un milliard de dollars et nettoie toujours les dégâts.

« Nous ne sommes pas contre les pipelines s’ils sont conçus suivant les règles de l’art », précise Steven Guilbeault, d’Équiterre. Ce qui est sûr, c’est que la lutte des écologistes contre les pipelines vise autant, sinon plus, l’exploitation des sables bitumineux. « C’est le Klondike, là-bas, déplore-t-il. Ottawa a émasculé toute forme de contrôle environnemental en abolissant tous les mécanismes existants et en chargeant de ce travail l’Office national de l’énergie, un organisme qui ne dispose ni des compétences ni des ressources financières nécessaires. »

Le cas de Keystone xl est emblématique de cette lutte qui vise les pipelines pour tuer le pétrole des sables bitumineux, observe Jean-Thomas Bernard. « Du point de vue strictement économique, ce projet aurait dû passer comme une lettre à la poste, mais il est devenu, aux États-Unis, un enjeu politique si chargé que l’on -comprend les hésitations des élus. » Selon cet expert de l’Université d’Ottawa, « les écologistes ont raison de penser qu’en bloquant les projets de pipelines, on étouffe le développement du pétrole des sables bitumineux. Mais ils devraient aussi se demander vers quoi on risque de se tourner pour compenser ce manque à gagner. » Selon lui, ce serait probablement le pétrole lourd vénézuélien ou mexicain, tout aussi polluant.

André Plourde ne voit pas comment le projet Keystone xl pourrait ne pas finir par débloquer. « Un échec irait à l’encontre de la relation privilégiée qui s’est établie depuis des années entre le Canada et les États-Unis. »

De nouveaux marchés ?

Frustré par ce qu’il perçoit être un manque de bonne volonté de la part des États-Unis dans l’affaire de Keystone xl, le premier ministre canadien, Stephen Harper, a multiplié les menaces. Le Canada, dit-il, n’est pas obligé de continuer à exporter la quasi-totalité de son pétrole aux Américains et pourrait se mettre à en vendre aussi, par exemple, aux Chinois. Rien n’empêchera, en effet, le Canada de vendre son pétrole à qui il voudra dès qu’il aura réglé son problème de voies de sortie, observe Jean-Thomas Bernard, qui doute franchement que l’on fasse grand cas du bilan environnemental des sables bitumineux si son or noir parvient à se fondre dans le marché mondial.

Le Canada, comme les États-Unis d’ailleurs, aurait tout intérêt à exporter aussi vers d’autres continents son gaz naturel, croit l’expert. « Les prix sont actuellement deux fois plus élevés en Europe, et trois fois plus élevés en Asie. » Tout serait à faire, cependant, en matière d’infrastructures de transport, de liquéfaction et de chargement sur des navires.

André Plourde ne se préoccupe pas outre mesure du fait que le pétrole canadien est exporté presque exclusivement aux États-Unis. « En fait, il ne s’agit pas d’un commerce entre deux pays, mais d’échanges entre un très grand nombre de vendeurs et d’acheteurs dont les prix sont fixés par les règles du marché. En l’occurrence, seule l’étape de l’évaluation environnementale passe par des autorités gouvernementales centralisées. »

Patience et longueur de temps...

Somme toute, l’économiste de l’Université Carleton ne pense pas que ce soit une si mauvaise chose que l’industrie pétrolière albertaine rencontre quelques obstacles dans ses projets de pipelines et de développement de l’exploitation des sables bitumineux. « Il y a des avantages à ne pas essayer d’exploiter le maximum de ressources le plus vite possible. Ne serait-ce qu’à l’égard des coûts et de la qualité des projets. »

Steven Guilbeault va plus loin. « Le Canada n’a pas de plan de match à long terme, sinon le développement du pétrole à tout prix. Or, le pétrole ne compte que pour 4 % de notre économie, dont la moitié dépend des sables bitumineux, alors que nous disposons de tellement d’autres atouts ! À regarder aller le gouvernement Harper, on se dit que, pour lui, c’est un enjeu davantage idéologique qu’économique. » 

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