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TransCanada et le dilemme de Keystone

Convaincu d’être la victime collatérale d’une guerre menée contre d’autres que lui, le président et chef de la direction de TransCanada, Russell Girling, dit avoir tiré les leçons de son projet Keystone XL aux États-Unis et promet de rendre son entreprise plus transparente et plus ouverte au dialogue qu’on ne l’aura jamais connue.

Quand Russell Girling évoque son célèbre projet d’oléoduc Keystone xl, son cœur semble osciller entre frustration et résignation. Il jure bien toutefois avoir eu sa leçon. « Malgré 60 ans d’existence et de présence sur le terrain, TransCanada était, jusqu’à présent, largement passé inaperçu du grand public, note son président depuis le siège social de la compagnie, à Calgary. Mais les choses sont différentes aujourd’hui. Nous devons apprendre à aller vers les gens pour leur expliquer ce que nous faisons et entendre ce qu’ils ont à dire. » TransCanada Corporation est un gros joueur de l’industrie énergétique nord-américaine avec 4 milliards de dollars de revenus et plus de 54 milliards d’actifs, sous forme, entre autres, de gazoducs (sur 69 000 km) qui parcourent dans tous les sens le Canada et les États-Unis, d’oléoducs issus du système Keystone (4 000 km) et d’une vingtaine de centrales électriques (dont les centrales nucléaires ontariennes de Bruce et la centrale au gaz de Bécancour, au Québec), sans compter de nombreux projets d’investissements totalisant 38 milliards de dollars.

Elle n’a toutefois pas eu la vie facile avec son projet d’oléoduc, Keystone xl, qui devait compléter la jonction entre les réserves de sables bitumineux de l’Alberta et les immenses raffineries et terminaux pétroliers sur les bords du golfe du Mexique, au Texas. Lancé il y a cinq ans, le projet de 5,4 milliards de dollars s’est heurté à une résistance forte et croissante de la part des mouvements écologistes, de communautés directement touchées, ainsi que de vedettes (dont l’acteur américain Robert Redford et le chanteur canadien Neil Young), qui ont su trouver une oreille sympathique auprès de tribunaux locaux, mais surtout de membres et d’importants financiers du Parti démocrate et, en conséquence, du président Barack Obama, qui reporte sans cesse son verdict final sur le projet.

Mauvaise cible

La jeune cinquantaine, le discours direct, Russell Girling en a particulièrement contre les groupes écologistes dans cette affaire. « Non seulement ces gens-là ne représentent pas la majorité de la population américaine, qui est en faveur de notre projet, mais en plus, ils se trompent de cible. Ils croient qu’en bloquant les pipelines, ils empêcheront le développement des sables bitumineux et réduiront les émissions de gaz à effet de serre. En fait, l’augmentation de l’exploitation des sables bitumineux n’a pas ralenti, et le pétrole, qui ne peut pas circuler dans le tronçon toujours manquant de notre oléoduc, est transporté par train, ce qui est à la fois plus polluant et plus dangereux. »

TransCanada entend bien ne pas rejouer dans le même film avec ses nombreux autres projets d’oléoducs en cours, notamment celui d’Énergie Est, qui vise à acheminer du pétrole de l’Alberta au Nouveau-Brunswick en passant par le Québec, projet évalué à 12 milliards de dollars. « Nous avons déjà établi des contacts avec des autorités locales, des groupes de citoyens et des communautés autochtones. Cela n’empêchera pas certains groupes de venir déballer leur rhétorique sur les risques de fuites et de catastrophes, mais nous serons là pour expliquer quelles sont nos règles de sécurité et comment nous entendons réagir en cas d’accident. Jusqu’à présent, j’ai l’impression que cela fonctionne plutôt bien. »

Il ne fait pas de doute dans l’esprit de Russell Girling que les nombreux projets de gazoducs et d’oléoducs à l’étude, ou en cours de réalisation au Canada, seront « essentiels » non seulement au développement maximal des ressources énergétiques canadiennes, mais aussi à l’économie tout entière. Il est vrai qu’il existe d’autres moyens de transport, tels le train ou le bateau, dit-il, mais les « pipelines restent, de loin, le moyen le plus efficace, le moins cher et le plus sûr pour acheminer du pétrole et du gaz. C’est aussi celui qui émet le moins de gaz à effet de serre. »

Nécessité de règles environnementales plus strictes

Toutefois, pour assurer sa pérennité, l’industrie énergétique canadienne aura besoin d’être encouragée, voire contrainte, par les pouvoirs publics, à améliorer ses performances environnementales, dit le président de TransCanada. « Je ne pense pas que la bonne façon de procéder soit de s’en prendre à une ressource en particulier, comme les sables bitumineux. Il faudrait plutôt fixer des exigences environnementales communes plus strictes pour créer les incitatifs économiques à plus de créativité et laisser ensuite faire le marché. Les investisseurs sauront reconnaître quelles sont les meilleures options qui leur sont offertes. Je suis convaincu que l’industrie canadienne saurait très bien se tirer d’affaire dans un tel contexte. »

Russell Girling n’exclut pas qu’à long terme, le Canada puisse vendre son pétrole à d’autres marchés étrangers que celui des États-Unis. Mais ce n’est pas pour demain. Prenez le projet d’Énergie Est, par exemple, dit-il. Il transportera l’équivalent de 1,1 million de barils par jour de pétrole albertain vers une partie du continent nord-américain qui importe toujours de l’étranger près de deux millions de barils par jour. « L’Amérique du Nord est encore loin d’être autosuffisante en matière de pétrole », rappelle-t-il.

Il en va autrement dans le gaz naturel, selon lui. Alors que le Canada et les États-Unis ont développé une capacité de production telle qu’ils ne savent plus quoi en faire, l’Europe paye deux fois plus cher son gaz et hésite à faire la leçon à Moscou dans la crise ukrainienne de peur de se voir couper le robinet du gaz russe.

Les Nord-Américains disposent d’une avance de une ou deux décennies dans ce domaine sur le reste du monde, estime-t-il. Il faudrait, le plus rapidement possible, développer nos capacités de transport, de liquéfaction et d’acheminement par voie maritime. « Cela exige du temps, mais je crois que nous pourrions obtenir, d’ici la fin de la décennie, une capacité d’exportation sur les marchés internationaux d’environ 5 à 10 milliards de pieds cubes par jour », s’anime Russell Girling, la tête déjà pleine de nouveaux projets d’infrastructures énergétiques. Une telle capacité pourrait, dans le meilleur des cas, pratiquement répondre aux besoins de gaz naturel étranger de l’Allemagne et de la France réunies. 

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