Économie

La vie en 3D

En réaction au soudain désaveu de Wall Street, Avi Reichental hausse les épaules. Le président et chef de la direction de 3D Systems Corporation estime que les attaques spéculatives qui ciblent les actions de l’industrie de l’impression tridimensionnelle depuis début 2014 ne font que jeter une ombre sur le potentiel de croissance bien réel de ces vedettes boursières d’hier. Forte d’une capitalisation de cinq milliards de dollars américains, 3D Systems se battra bec et ongles pour demeurer le chef de file d’un secteur où le président Barack Obama entrevoit la « prochaine révolution industrielle ». « Les investisseurs intelligents comprendront », martèle l’un des personnages les plus influents de l’univers technologique.

L’impression 3D n’a plus la cote cette année. Cibles de délestage de portefeuilles et de ventes à découvert, les actions des 3D Systems, Stratasys, ExOne et autres joueurs d’une industrie encore naissante essuient le désaveu d’investisseurs rendus nerveux ou sceptiques par des cibles plusieurs fois manquées. De grands médias financiers comme le Wall Street Journal et Barron’s publient à répétition les recommandations de ventes qu’inspirent aux analystes des résultats financiers inférieurs aux attentes. D’aucuns voient également dans ce désaveu boursier une réaction défensive face à une envolée généralisée des cours aux États-Unis, qui pénalise les stars d’hier. Mais Avi Reichental fait plutôt le dos rond. « Je ne gère pas en fonction de l’humeur du marché boursier », dit-il en entrevue au magazine Forces.

Le quotidien français Le Monde a rappelé que l’indice Stoxx Global 3D Printing Pure Play, qui regroupe les 30 plus grands acteurs de cette industrie technologique, a vu sa valeur quadrupler entre le début de 2011 et la fin de 2013. Parmi les chefs de file, en deux ans, l’action de 3D Systems a bondi de 370 % et celle de Stratasys, de 260 %. Le cours de l’action d’ExOne a grimpé de 140 % depuis son inscription en Bourse et celui de voxeljet, de 160 %. Mais depuis début 2014, les reculs oscillent entre 17 et plus de 50 %. Pour sa part, en mai, 3D Systems avait perdu depuis janvier la moitié de sa valeur, avec une capitalisation boursière ramenée à 5 milliards de dollars.

À un point d’inflexion

Malgré ces bruits venant de Wall Street, « nous avons atteint un point d’inflexion », commente Avi Reichental. L’entreprise qu’il dirige depuis qu’il a pris la relève du fondateur Chuck Hull, en 2003, entre dans une phase de développement accéléré. « Nos revenus doubleront au cours des prochaines années. Nous allons lancer 24 nouveaux produits dans les mois à venir, accroître notre capacité manufacturière, étoffer notre équipe de ventes. Nous allons consolider notre position de leader et accroître nos économies d’échelle », énumère-t-il.

Le dirigeant s’inscrit en faux contre les critiques reprochant à l’entreprise une performance inférieure au consensus pour chacun des quatre trimestres précédents. En mars dernier, Barron’s citait un analyste affirmant que 3D Systems avait plus de facilité à imprimer des communiqués de presse qu’à afficher des profits. « Comment pourrais-je être déçu de nos résultats avec une progression des revenus supérieure au consensus, avec un bénéfice par action correspondant aux attentes ? » Dans l’ensemble, la progression des revenus a été de 45 %, sur un an, à 147,8 millions de dollars, au premier trimestre de 2014. Le bénéfice net a reculé de 17 %, à 4,9 millions de dollars ou à 5 cents par action, manquant de 3 cents la cible moyenne de Wall Street.

La croissance interne de 3D Systems s’est chiffrée à 28 % après trois mois. Elle devrait se situer autour de 30 % cette année, et les revenus annuels attendus sont estimés à 680 à 720 millions de dollars américains. Sur cinq ans, l’augmentation annuelle moyenne de ses revenus atteint près de 30 %, comparativement à 13 % pour son secteur d’activité, selon les données de l’agence Reuters.

Mais le monde boursier s’attend à une croissance plus forte et plus rapide de la part d’une entreprise dont l’action s’échange encore à 112 fois les profits réalisés (multiple de 13 pour le secteur), à 60 fois le bénéfice d’exploitation anticipé en 2014, et à 7 fois les revenus projetés. Et l’on s’inquiète à la fois de la pression baissière sur les prix que causera un nombre accru de joueurs dans l’industrie que de ces brevets qui expirent un à un. « Nous créons de la valeur, comme en témoigne notre capitalisation boursière qui, à cinq milliards, est notoire. Nous ne sommes pas là pour faire du surplace. 3D Systems possède un fort potentiel de hausse », soutient Avi Reichental.

L’entreprise a été fondée en 1986 à partir de l’invention du procédé de stéréolithographie. Un premier modèle, à usage industriel, a été commercialisé en 1988. Dix ans plus tard, une nouvelle génération a pu voir le jour grâce à l’intégration du laser. Aujourd’hui, cette entreprise de Caroline du Sud étend son rayonnement à l’industrie aérospatiale, à l’automobile, à l’architecture, aux soins de santé, à la dentisterie, à l’industrie des arts et du spectacle et à la consommation grand public.

L’industrie de l’impression tridimensionnelle a connu un regain de crédibilité au début de 2013, recevant ses lettres de noblesse de Barack Obama. Dans son discours sur l’état de l’Union livré le 12 février 2013, le président américain associait l’impression 3D à la prochaine révolution industrielle. La même année, cette industrie a toutefois connu des moments sombres lorsque le procédé a permis de fabriquer une arme à feu fonctionnelle. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une période charnière pour cette industrie appelée à enregistrer une croissance annuelle de 20 % au cours des cinq prochaines années, selon le cabinet spécialisé Gartner, et qui devrait composer un marché de plus de 16 milliards de dollars américains au tournant de 2018 (moins de 3 milliards à la fin de 2013), selon une étude Canalys citée par Le Monde.

Tradition d’acquisitions

3D Systems occupe dans son marché une position dominante, de par son historique d’innovation mais aussi de par la taille de sa capitalisation boursière : en effet, elle emploie plus de 1 000 personnes réparties dans 25 bureaux à l’échelle mondiale. Le fait que la croissance interne attire tant l’attention des analystes n’est pas étranger au passé récent de l’entreprise, très axé sur les acquisitions. Un programme intensif d’acquisitions d’expertise, de technologie et de brevets a été amorcé tard en 2007 mais a adopté un rythme effréné en 2011, année au cours de laquelle 3D Systems a effectué 16 transactions. Entre 2010 et 2013, elle s’est portée acquéreur d’une cinquantaine d’entreprises, accélérant du même coup son déploiement international. L’entreprise entend récolter les dividendes de ces efforts.

Dans cette industrie où les joueurs se multiplient et où de grands acteurs de l’impression traditionnelle sont tentés d’effectuer une percée, il y aura beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Avi Reichental en fera partie. « L’impression 3D est dans une phase de design accéléré et d’adoption accrue du côté des grands fabricants. L’ultime mesure de notre succès sera la valeur créée à partir de nos parts de marché et de nos économies d’échelle au fil du temps », a mis en exergue le président de 3D Systems lors de la présentation des résultats du premier trimestre. « D’un côté, notre stratégie axée sur l’intensification de notre développement et de nos investissements continue à exercer des pressions sur nos profits trimestriels, mais de l’autre, nous en sommes au point où nos actions permettent de comprimer le temps requis pour livrer une plus grande valeur [aux actionnaires]. »

Au magazine Forces, Avi Reichental martèle que 3D Systems n’est pas un fabricant conventionnel. « On peut nous définir comme un fabricant à valeur ajoutée. La création, le design, la technologie et le développement de logiciels sont au cœur de nos activités. 3D Systems propose une technologie différenciée et offre un « fondamental » à fort potentiel. Ce sont des dimensions de notre entreprise que les investisseurs intelligents comprendront. » 

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