International

Le Partenariat Transpacifique

Le cycle de Doha de l’Organisation mondiale du commerce (omc) et sa conclusion minimaliste ont profondément déçu Pascal Lamy, ancien secrétaire général de l’organisation et l’un des plus ardents défenseurs d’une mondialisation régulée et juste.

Le cycle de Doha de l’Organisation mondiale du commerce (omc) et sa conclusion minimaliste ont profondément déçu Pascal Lamy, ancien secrétaire général de l’organisation et l’un des plus ardents défenseurs d’une mondialisation régulée et juste.

À juste titre, ce dernier a fait remarquer que lorsque les négociations mondiales n’avancent plus, un phénomène compensatoire est prévisible et logique : on se lance dans la multiplication d’ententes bilatérales ou multilatérales régionales ou continentales, voire intercontinentales. La multiplication de telles ententes transforme graduellement la planète économique en un véritable casse-tête où il devient difficile de savoir avec quel type de partenaire on négocie.

Certes, Pascal Lamy avait raison, mais il faut convenir que globalement, ces accords – le Canada, notamment, en a signé un grand nombre – visent tous, d’une manière ou d’une autre, la disparition progressive des entraves au commerce. Nous sommes bien, par segments et à divers degrés, en marche vers la libre circulation des biens, des services et des capitaux, voire des personnes. Or, le bond le plus important effectué dans cette direction jusqu’à présent se profile à l’horizon. Son titre en fait deviner l’ampleur : l’« Accord de partenariat transpacifique ». Douze pays seraient concernés actuellement, mais il se peut que la liste ne soit pas close.

Les intentions exprimées indiquent que l’espace économique fluide ainsi créé constituerait un marché dont le pouvoir d’achat dépasserait celui de l’Union européenne et de tout autre espace économique libre créé jusqu’à ce jour. Seraient en effet regroupés dans cet accord : les États-Unis, l’Australie, Brunei, le Canada, le Chili, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour et le Vietnam. Plusieurs autres, notamment un joueur comme la Corée du Sud, sont tentés par la prodigieuse aventure.

Pour nos entreprises, les retombées seraient potentiellement majeures à condition qu’elles manifestent le dynamisme et le sens stratégique dont elles ont généralement fait preuve devant les traités de libre circulation conclus antérieurement. D’ailleurs, l’alena a déjà ouvert les frontières de plusieurs des acteurs transpacifiques, tels les États-Unis et le Mexique. De plus, ce n’est qu’un début. En effet, le Canada est tout près d’établir la liberté de commerce avec un autre espace riche de 500 millions de consommateurs solvables : l’Union européenne.

Autre bond révolutionnaire, que l’on n’aurait jamais anticipé : les États-Unis travaillent depuis quelque temps avec les Européens à créer un espace libre -commun. On peut ainsi dire sans risque que la mondialisation s’accélère et s’intensifie. Si les ententes continuent à se multiplier et à s’ouvrir, le jour s’approche où très peu d’êtres humains ne vivront pas dans un contexte de libre-échange à divers degrés.

Cela confirme la tendance des dernières années : il n’y a plus guère d’antimondialistes. La fluidité s’est imposée comme étant le bon sens même et la réalité l’a plus souvent qu’autrement confirmé. Les antimondialistes ont soutenu que la mondialisation était une conspiration des multinationales des pays riches. Cette angoisse exprimée, qui n’était pas à négliger, a peut-être contribué à l’équilibre puisque c’est le contraire qui s’est finalement produit. Des centaines de millions d’êtres humains et même des milliards peuvent s’alimenter convenablement aujourd’hui. Certes, le problème de la faim dans le monde n’est pas réglé, mais selon la Banque mondiale et d’autres sources, il recule. Les objectifs du millénaire sont réalisés ou en voie de l’être.

Affirmer que seuls les pays riches ont profité de la mondialisation est une aberration que réduit à néant le sort de certains pays, ceux du brics en particulier. Même l’Afrique, qui donnait peu d’espoir de développement matériel il y a quelques années, a emprunté le chemin de la prospérité : sa croissance moyenne aura été de 6 % cette année. Ce n’est pas encore la Chine, qui plafonne à 7 % après des années à 10 %, mais c’est bien supérieur au progrès anémique des pays de l’Europe et même de l’Amérique du Nord ces récentes années. On peut donc dire qu’à l’échelle planétaire, la richesse est mieux répartie grâce à l’ouverture des frontières. Or, cela ne doit pas masquer une nouvelle tragédie qui s’accentue : la répartition scandaleuse de la richesse entre les habitants de ces espaces développés ou en développement.

Certes, l’omc et la Banque mondiale ont mieux joué ces dernières années leur rôle de justicier socio-économique, elles n’ont toutefois pas le pouvoir, et il est normal et souhaitable qu’il en soit ainsi, de violer les indépendances nationales, elles aussi essentielles à l’équilibre et à la justice. Donc, si nous n’avons plus besoin d’« anti », il faut que se multiplient les « alter » mondialistes. Et ceux-ci doivent influencer l’opinion de tous ces États qui négocient une plus grande liberté afin qu’ils travaillent en même temps à un modèle de plus grande justice sociale.

Bref ces prodigieux progrès économiques ne pourront se maintenir si les États ne vont pas au-delà des motivations matérialistes et si celles-ci ne sont pas modulées par d’importantes préoccupations sociales et écologiques, devant des situations alarmantes que l’on ne peut plus nier. Il n’est pas exagéré de dire que dans le contexte actuel, en tant que citoyens de notre nation et du monde, nos responsabilités sont plus grandes qu’à aucun autre moment de l’histoire. « Penser global et agir local » n’est pas une banale maxime, c’est un devoir difficile qui exige des connaissances réelles et un sens avéré des responsabilités. Bien sûr, promouvoir le protectionnisme pour rendre service à son pays et à l’humanité est totalement irresponsable : cette idéologie est morte ou agonisante. À l’inverse, promouvoir une liberté totale exclusivement dictée par le matérialisme conduit à une vicieuse anarchie.

Les communistes chantaient : « L’Internationale sera le genre humain. » La chanson était belle, mais le système, qui se révéla injuste et inefficace, a implosé. On pourrait dire aujourd’hui : « Le national, en coopération avec des institutions internationales de surveillance et de régulation, sera le genre humain. »

Les responsables politiques qui travaillent aujourd’hui aux grands accords qui se profilent portent, sous le regard essentiel des populations, qui doivent en être informées, une énorme responsabilité.

Leur mission revient à tenter de faire cheminer ensemble Karl Marx et Adam Smith. Cela n’est pas infaisable. Si les Européens, après les horribles épisodes barbares de 14-18 et 39-45, peuvent cosiéger en paix à Bruxelles et à Strasbourg, il n’est pas irréaliste de croire que l’omc, la Banque mondiale et l’Organisation des Nations Unies puissent parvenir à gérer une croissance féconde, juste et durable.

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