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La Fin des Casinos: Les Jeux Sont-ils Faits ?

Le décor clinquant et l’ambiance feutrée des casinos québécois n’a plus le même effet sur les adeptes des jeux de hasard et d’argent. Victimes d’une concurrence désormais multiforme et d’un contexte économique morose, les établissements québécois sont en période creuse. Parviendront-ils à renverser la tendance ?

Simon-Pierre Paquette fréquente le Casino de Montréal depuis qu’il a le droit d’y entrer. Les premières années, il prenait place presque chaque semaine aux tables de poker, toujours pour le plaisir. Aujourd’hui âgé de 26 ans, il confie que ses habitudes ont changé. « Il y a eu un gros boum du poker il y a quelques années. Chaque bar avait son tournoi, ça jouait à la télé, tout le monde jouait. Mais la mode est passée », raconte-t-il.

Contrairement à d’autres jeunes de son âge, Simon-Pierre joue toujours, mais plus souvent qu’autrement dans le confort de son foyer. Pour lui, le jeu en ligne est plus attrayant, parce que plus accessible. Et quand il s’y adonne, il fréquente les sites de poker en ligne les plus populaires, et non celui de Loto-Québec.

Des habitués comme Simon-Pierre qui troquent leurs piles de jetons pour leur souris d’ordinateur, les casinos du Québec en ont vu partir plusieurs depuis quelques années. Sans compter tous ceux qui décident de mettre leur argent en jeu ailleurs ou simplement de le garder dans leurs poches.

« À travers le Canada, partout, il y a une baisse des dépenses dans les jeux de hasard et d’argent, admet le président de la Société des casinos du Québec (scq), Claude Poisson. Autant dans les casinos, que les loteries et les loteries vidéo : c’est généralisé. » Même Atlantic City, l’une des capitales mondiales du jeu, a vu trois de ses casinos fermer leurs portes à la fin de l’été, souligne-t-il.

Selon des données obtenues par le quotidien La Presse, entre 2007 et 2012, la fréquentation a diminué de 10,3 % à Montréal, de 14,5 % au Lac-Leamy et de 3,9 % à Charlevoix. Ouvert depuis 2009, le casino du Mont-Tremblant a pour sa part vu son nombre de joueurs fondre de 16,3 % en l’espace de trois ans.

Dans son plus récent bilan annuel, dévoilé en juin dernier, la scq a rapporté des revenus de 797 millions de dollars pour l’exercice financier s’étant terminé le 31 mars 2014, une diminution de 51 millions par rapport à l’exercice précédent. De manière générale, Loto-Québec a également enregistré une baisse de son bénéfice net de 10 %, soit 1,1 milliard de dollars.

Et comme si ce n’était pas assez, les joueurs québécois sont ceux qui dépensent le moins dans les jeux de hasard et d’argent au Canada. En 2011-2012, ils ont misé un total de 586 dollars, comparativement à 760 dans l’ensemble du pays. Selon les données de la scq, chaque visiteur a dépensé en moyenne 88,93 dollars par visite dans un casino québécois en 2013, soit 2,57 de moins que l’année précédente. « Sur plus de 10 millions de visites par an, ça veut dire 26 millions de dollars en moins », fait remarquer Claude Poisson.

L’économie d’abord

Si les causes de ce passage à vide des casinos de la province sont nombreuses, le président de la scq, une filiale de Loto-Québec, croit que l’économie au ralenti depuis quelques années est la première à blâmer. « Les coûts des biens de nécessité augmentent, ce qui laisse un peu moins d’argent pour le divertissement, affirme Claude Poisson. Ça va se replacer en même temps que la situation économique. »

Vient ensuite la concurrence, provenant de partout et sous toutes les formes. Lorsque le Casino de Montréal a vu le jour en 1993, une dizaine d’établissements se partageaient les mêmes joueurs à huit heures de route ou moins. Aujourd’hui, ce nombre est passé à 80, aime rappeler la scq. À l’offre des casinos légaux de l’Ontario ou du Nord des États-Unis s’est ajoutée celle des maisons de jeu illégales, qui se multiplient.

Tout cela, sans compter le jeu en ligne, qui représente un marché d’environ 250 millions de dollars dans la province, selon les chiffres de Loto-Québec. Y compris les loteries en ligne, le site Espacejeux.com, lancé en 2010 par la société d’État, représente seulement 20 % de ce large gâteau. « Étant donné notre modèle d’affaires actuel et à la lumière des résultats obtenus dans d’autres provinces par les loteries canadiennes, nous ne croyons pas être en mesure d’augmenter significativement cette proportion, a d’ailleurs écrit Loto-Québec dans son rapport annuel 2014. Des sommes importantes échappent donc à l’État. »

Le porte-parole de la Coalition québécoise pour une gestion sécuritaire et éthique de l’industrie du jeu, Alain Dubois, apporte toutefois certaines nuances. « Le jeu en ligne et les casinos ne sont pas nécessairement des vases communicants, dit-il. La crise a commencé avant. Il y a les facteurs économiques, mais aussi le fait que les jeunes sont moins intéressés qu’avant par les appareils de jeu électronique. Ils savent que c’est une forme d’arnaque. »

Même les modifications apportées en 2005 à la Loi sur le tabac qui interdisent aux Québécois de fumer dans les édifices publics a joué un rôle dans le déclin de l’achalandage et du chiffre d’affaires des casinos, avance Alain Dubois. « Le but du casino, c’est de faire perdre les repères temporels. Le fait que les gens doivent sortir pour fumer court-circuite l’expérience de jeu », soutient-il.

Avenir assuré ?

Simon-Pierre ne franchit peut-être plus aussi souvent les portes du casino de Montréal, mais il ne croit pas pour autant que cet établissement ou les trois autres du Québec soient voués à disparaître de sitôt. « À mon avis, les casinos ne vont pas disparaître même s’il y a une baisse d’achalandage parce que ça reste une sortie entre amis. On s’habille bien, on profite de l’endroit. C’est quelque chose qu’on ne retrouve pas devant un écran d’ordinateur. »

Il mentionne aussi que l’expérience de jeu, surtout pour un amateur de poker comme lui, compte pour beaucoup. « Je suis plutôt un joueur de face-à-face. En ligne, c’est plus froid. On peut jouer à trois tables en même temps, mais ça va tellement vite qu’on ne peut pas savoir quelle est la stratégie des autres joueurs. »

Francine Lareau, qui approche de la retraite, prédit elle aussi un bel avenir aux casinos, et ne veut pas entendre parler de jeu en ligne. « C’est une belle sortie. C’est agréable, tu manges une bouchée, il y a de la musique, tu te promènes, tu jases, explique-t-elle. Sur Internet, c’est pas une sortie ! Tu joues tout seul avec la machine, ça ouvre la porte au jeu compulsif. J’embarquerai jamais dans un casino sur Internet ! »

« Les casinos ne vont pas disparaître, parce que les gens ont besoin de contacts. Autant au poker entre les joueurs qu’entre un joueur et une machine physique », acquiesce Alain Dubois. Pour que ses casinos perdurent, il faudrait toutefois que la société d’État arrête de penser qu’ils sont des « paniers sans fond, juge-t-il. Loto-Québec a le défaut de multiplier l’offre de jeu sans étudier les marchés. L’offre est toujours plus importante et se cannibalise elle-même, parce que l’État demande toujours des dividendes supplémentaires. »

À cela, la scq répond que malgré les vents contraires actuels, les casinos demeurent rentables et constituent en prime d’importants moteurs économiques dans les régions où ils sont établis. Une étude réalisée à la demande de la Société des casinos par la firme e&b Data a révélé l’an dernier que ces établissements génèrent 8 000 emplois directs et indirects et un bénéfice net de plus de 220 millions de dollars versé à l’État québécois. Cette activité économique est toutefois créée en majeure partie par les Québécois eux-mêmes, puisque les touristes de l’extérieur ne représentent que 15 % des visiteurs.

Afin d’assurer son avenir, la scq travaille donc sur plusieurs fronts pour retenir les joueurs actuels, ramener les anciens et en attirer de nouveaux. Le Casino de Montréal a subi au cours des dernières années une cure de rajeunissement qui aura coûté près de 300 millions de dollars. L’inauguration d’une nouvelle salle de spectacle réaménagée y est prévue l’an prochain. Une boîte de nuit a également ouvert ses portes en septembre au Casino du Lac-Leamy. « Nous sommes en train de mettre en place des produits pour le divertissement au sens plus large, pas seulement pour le jeu », indique Claude Poisson.

Loto-Québec et sa filiale responsable des casinos fondent par ailleurs beaucoup d’espoirs sur la « zone », un nouveau concept de jeu spécialement conçu pour fidéliser une clientèle plus jeune qui a fait son apparition au Lac-Leamy l’été dernier et s’implantera à Montréal en décembre. Davantage d’interactivité, des mises minimales plus basses et une ambiance plus festive, résume Claude Poisson. « Nous développons des produits pour la clientèle de demain pour ne pas devenir ringards, lance-t-il. Il faut que les jeunes aiment leur expérience au casino et qu’on fasse partie de leur choix de divertissement lorsqu’ils auront plus de possibilités financières. »

La stratégie sera-t-elle gagnante ? Chose certaine, les casinos jouent aujourd’hui leur avenir, cartes sur table.

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