Culture

Le Soir Où Le Mort Ouvrit Les Yeux

À Baie-Saint-Paul, il était bien compris que s’il y avait un moment où il ne fallait pas mourir, c’était bien pendant le « joyeux temps des Fêtes ». Pourtant, c’est un 26 décembre, au matin, que monsieur Gagnon est décédé en coupant du petit bois d’allumage dans sa remise, au lendemain d’un beau Noël en famille. C’était, comme on le disait alors au village, « un gros mort ».

À Baie-Saint-Paul, il était bien compris que s’il y avait un moment où il ne fallait pas mourir, c’était bien pendant le « joyeux temps des Fêtes ». Pourtant, c’est un 26 décembre, au matin, que monsieur Gagnon est décédé en coupant du petit bois d’allumage dans sa remise, au lendemain d’un beau Noël en famille. C’était, comme on le disait alors au village, « un gros mort ».

En effet, monsieur Gagnon était bien considéré dans le village. Il avait occupé de nombreuses fonctions municipales, notamment à titre de marguillier responsable de la trésorerie de la paroisse. Il était même Chevalier de Colomb, 4e degré, et, dans des grandes circonstances comme le défilé de la « Fête Dieu », il était l’un de ces privilégiés qui portaient le chapeau, la cape et l’épée au « garde-à-vous », à l’entrée du reposoir.

On racontait que ses relations avec le curé, monseigneur Boivin, avaient été plutôt difficiles. Un « froid durable », disait-on, s’était installé entre les deux hommes. On chuchotait que monsieur Gagnon, en tant que trésorier-marguillier, s’était fortement opposé à certains projets de réfection que le curé Boivin voulait apporter à l’église pour lui conférer l’apparence d’une belle cathédrale. Il était bien connu que monseigneur Boivin aurait bien voulu que son église soit reconnue par Rome comme la cathédrale de Charlevoix ! Mais ce furent, comme on aimait le dire à Baie-Saint-Paul, quelques miracles bien ciblés et l’argent qui a suivi pour la construction de l’immense église de Sainte-Anne-de-Beaupré qui brouillèrent les cartes. Le titre de « cathédrale » alla donc à l’église de la bonne Sainte-Anne, avec un mur consacré aux béquilles des miraculés, et ce, même si on n’avait pas eu assez d’argent pour terminer la construction des clochers, comme aimait le rappeler le curé Boivin.

Ainsi donc, monsieur Gagnon était-il l’un des très rares citoyens de Baie-Saint-Paul à s’être permis une véritable « guerre froide » avec « le saint homme », comme on appelait le curé Boivin. Mal lui en prit, disait-on dans le village : tout d’abord, il est mort subitement, ce qui est la pire chose qui puisse arriver à un catholique, puisqu’il n’a pas eu le temps de recevoir les derniers sacrements avant de mourir et de se retrouver face à son créateur ; et puis, il est décédé dans la pire période de l’année en empêchant les siens de profiter du « joyeux temps des Fêtes », et ce, en plus de voir son corps remisé dans la chapelle du cimetière à cause du froid intense de la lune de la nouvelle année. Mais ce n’est pas fini.

Tout s’est passé la dernière soirée de la veillée du corps. Depuis le matin du 27 décembre, le Tout-Baie-Saint-Paul défilait devant la dépouille de monsieur Gagnon, allongé dignement dans son cercueil d’érable rouge, avec ses lunettes toujours sur le bout du nez pour faire plus naturel. Cela faisait un certain temps que l’entrepreneur de pompes funèbres du village, Laurent Perron, avait ce cercueil en réserve. Il fallait un « gros mort », car un tel cercueil n’était pas donné. Et voilà, la famille de monsieur Gagnon n’avait pas lésiné : leur aïeul méritait un embaumement « première classe » avec maquillage et autres petits surplus, sans oublier, bien sûr, un cercueil que peu de gens pouvaient se payer à Baie-Saint-Paul.

Il faut dire que pour la veillée du corps, la famille avait, malgré les circonstances du « joyeux temps des Fêtes », bien fait les choses : l’arbre de Noël et les guirlandes avaient été démontés et on avait installé une table buffet sur laquelle arrivaient régulièrement tourtières, têtes fromagées, cretons et pouding chômeur. Le cercueil avait été placé sur un fond de draperies noires, au bout du grand salon double de cette belle maison bourgeoise du village. L’image était frappante puisque, d’un côté, se retrouvaient les visiteurs éplorés qui pleuraient et touchaient le mort, et, de l’autre côté, s’exprimaient les bons sentiments de condoléances dans une humeur plutôt agréable, soutenue par ce très bon buffet, que les visiteurs pouvaient agrémenter, en passant à la cuisine, d’une bonne « ponce ». C’est ainsi qu’on avait l’habitude, en ce temps froid de l’année, de boire l’alcool qui provenait des alambics des environs, qu’on appelait, en langage codé, du « chien ».

Plusieurs rangs avaient leur alambic, souvent caché sous la porcherie. Beaucoup de cultivateurs étaient impliqués dans la fabrication d'alcool et ils étaient très fiers de la qualité du produit final. L’alambic du centre du village, caché sous la rue principale, avait très bonne réputation. Monsieur Gagnon, comme tout le monde le savait, faisait partie de la chaîne de production de cet alambic réputé – et bien caché – puisqu’il ne fut découvert qu’en 1960 à cause des vapeurs d’alcool qui se sont fait sentir lors des travaux d’asphaltage de la rue principale. Mêlé à de l’eau chaude avec du miel, un peu de citron et une pincée de sucre, il n’y avait rien de tel qu’une bonne « ponce » pour « réveiller son homme », comme les femmes aimaient à le dire dans le village.

Toujours est-il que ce dernier soir de veillée du corps, Arthur, le fils aîné de monsieur Gagnon, à qui « il s’était donné » il y avait déjà quelques années (la maison, les bâtiments, etc.) avait fait pour son père, comme on le disait alors, de vraies « noces de Cana », en gardant, selon les visiteurs de cette dernière soirée, « le meilleur pour la fin », c’est-à-dire l’alcool de l’alambic du centre du village. Évidemment, au grand plaisir de tous en cet « heureux temps des Fêtes ».

Autour de 21 heures, alors que l’atmosphère est pour le moins surchargée par toutes ces émotions du temps des Fêtes combinées à celles du décès bien souligné d’un notable aussi respecté, un grand cri provenant d’une dame agenouillée près du cercueil fait sursauter tout le monde. Puis, la dame se lève et court se réfugier dans la cuisine en criant : « Le mort se réveille ! » Le choc est général parmi la vingtaine de personnes présentes. Tout le monde a le réflexe de se réfugier dans la grande cuisine surchauffée par le poêle à bois. Louise Gagnon, la digne fille du défunt qui est à cuisiner des « pets de sœur » pour accompagner le café, essaye de calmer tout le monde, et surtout de comprendre la dame qui, presque en transe, n’arrête pas de hurler que « le mort se réveille ».

Selon le maire Tremblay, bien connu pour son calme et qui heureusement est présent, il revient dans ces circonstances au fils aîné, Arthur, de faire les vérifications qui s’imposent pour éviter la panique. Avec courage, Arthur s’avance, le maire le suivant quelques pas derrière. Il s’approche doucement du cercueil et, rendu près du corps, se met sur la pointe des pieds… et s’écrie : « Le père a les yeux ouverts, le père a les yeux ouverts ! » puis retourne en courant, le maire à ses trousses, dans la cuisine avec tous les autres.

Il confirme alors à tous que ce n’est pas seulement un œil que son père a ouvert, comme le disait la dame, mais bien les deux yeux, que l’on peut très bien voir à travers ses lunettes. Ernestine, une fille du défunt, maîtresse d’école et quelque peu vieille fille, disait-on, monte sur une chaise de la cuisine pour observer le cercueil par le soupirail qui laisse passer l’air chaud de la cuisine vers le salon. Elle s’écrie à son tour : « Le père a la bouche ouverte ! » Consternation générale.

Comme tous les manteaux étaient dans l’entrée du premier salon, et qu’il faisait -10 degrés Fahrenheit dehors, la cuisine était devenue une véritable « souricière » où l’on pleurait, priait… et où l’on buvait ces excellentes « ponces ». Le maire Tremblay, toujours très calme, prend encore une fois les choses en mains et téléphone au presbytère. Il réveille Hortense, la ménagère, qui répond après plusieurs sonneries pour lui dire finalement qu’il n’est pas question qu’elle réveille monseigneur Boivin, qui s’était couché très fatigué. Et elle ne le réveillera surtout pas, ajoute-t-elle, pour monsieur Gagnon, qui a même refusé, selon elle, de payer les bouteilles de vin « Saint-Émilion » que le saint homme aimait tant prendre pour souper, après les vêpres, le dimanche soir, en recevant des invités qui le méritaient bien.

C’est à ce moment-là qu’arrive Laurent Perron, l’embaumeur. Il vient faire, comme il l’appelle, « son service après-vente » pour « les gros morts », c’est-à-dire ceux dont la famille a payé pour un embaumement « première classe ». Il vient alors replacer et rafraîchir le mort avec un peu de maquillage et un désodorisant spécial pour l’occasion.

Rapidement mis au fait de la situation, Laurent Perron se rend auprès du corps, suivi prudemment du fils et du maire. Constatant les dégâts, l’embaumeur renvoie immédiatement tout le monde dans la cuisine, prend son aiguille et son fil dans sa trousse et recoud délicatement les yeux et la bouche du mort qui s’étaient ouverts lorsque les fils, trop minces, s’étaient brisés sous l’effet du froid et du chaud. La salle d’embaumement de monsieur Perron était située derrière sa maison et n’était chauffée que par un poêle à bois. Ce qui n’était « pas d’adon », comme il disait, dans les grands froids, pour « coudre le mort ». Le maquillage retouché, et après une nouvelle série de « ponces » avalées dans la cuisine, tout le monde, à l’invitation de l’embaumeur, revient donc auprès du corps pour réciter le chapelet, sous la direction de la femme du maire, aussi présidente des « Filles d’Isabelle » du village.

Alors que l’on vient tout juste de commencer le chapelet, arrive en trombe du presbytère, situé pas très loin de la maison de monsieur Gagnon, la ménagère Hortense, munie du seau d’eau bénite et du goupillon en argent des grandes occasions. Le manteau encore sur le dos, elle se fraie un chemin jusqu’au cercueil et se met à asperger le mort en criant « Repose en paix, Gédéon, au nom de monseigneur, repose en paix ». Surpris et émus, tous ceux qui sont présents voient dans ce geste la grande réconciliation que le mort attendait avant de fermer les yeux et la bouche pour toujours, comme le dira solennellement après coup la femme du maire, incapable, sous le coup de l’émotion, de continuer de dire le chapelet.

De fait, le lendemain matin, monsieur Gagnon a eu droit à des funérailles avec « diacres et sous-diacres » comme il était prévu pour les funérailles « première classe » mais, à la surprise générale, elles furent présidées par monseigneur Boivin lui-même. L’homélie, d’ailleurs assez sympathique, fut par contre prononcée par le vicaire et non par Monseigneur ; de la nef et non pas de la chaire située au milieu de l’église, utilisée seulement pour les grandes occasions.

Comme l’avouera plus tard le fils Gagnon : « De toute façon, c’était mieux comme ça ». En effet, comme on avait l’habitude de le dire à Baie-Saint-Paul quand on voyait le curé certains dimanches monter en chaire : « Les poules sont juchées, il va mouiller ». Oui, « le saint homme » était vraiment imprévisible et, lorsqu’il montait en chaire, c’est qu’il avait à dénoncer des situations ou des conduites qu’il jugeait indignes de sa paroisse.

En laissant, en sa présence, le vicaire prononcer l’homélie de monsieur Gagnon depuis la nef de l’église, monseigneur envoyait un message nuancé, mais tout de même bien senti de réconciliation. Ce que comprirent bien les nombreux fidèles présents pour ce dernier hommage à monsieur Gagnon. D’autant plus que monseigneur Boivin, à la surprise générale, descendit avec les diacres les marches de la nef et aspergea lui-même le cercueil d’eau bénite en terminant par un « Adieu Gédéon », qui fit frissonner d’émotion les fidèles. Oui, monsieur Gagnon a eu de très belles funérailles que les fidèles de Baie-Saint-Paul se sont rappelées pendant fort longtemps.

N.B. Les faits de ce conte ont été interprétés librement par l’auteur. C’était une des histoires favorites de Laurent Perron, grand conteur, entrepreneur de pompes funèbres, joueur de « grosse caisse » dans la fanfare du village sous la direction du frère Ernest et grand ami de mon père, Carmel Rémillard. Il en fit le récit dans le hall de l’hôtel de mes parents, l’hôtel Baie-Saint-Paul, devant mon père Carmel et ma mère Jeannine, mon grand-père Albert, ma grand-mère Corine, mon petit frère Jean et quelques clients ; l’hôtel était situé près de l’hôpital Sainte-Anne et fut détruit par le feu dans les années 1970. Un auditoire comme les aimait Laurent Perron. Les noms utilisés sont fictifs, excepté ceux de Laurent Perron et du curé Boivin, deux éminents personnages du Baie-Saint-Paul du siècle dernier, à qui ce conte veut rendre un hommage posthume.

Gil Rémillard est citoyen honoraire de Baie-Saint-Paul.

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.