Énergie

Chute du Prix du Pétrole : L’Impact

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) cherche à freiner la conquête de parts de marché des nouveaux producteurs, notamment ceux de pétrole issu du schiste (États-Unis) et des sables bitumineux (Canada). Malgré une « surabondance apparente » de l’offre et une croissance économique mondiale revue à la baisse, l’OPEP, à l’automne 2014, refuse d’abaisser le plafond collectif de production de 30 millions de barils par jour, et l’Arabie saoudite, son ténor, refuse d’assumer son rôle de producteur d’appoint. Le prix du baril de pétrole pique du nez. Quelles sont les retombées sur l’économie canadienne ?

Les prix des bruts de référence — le Brent et le West Texas Intermediate (wti) — chutent de plus de moitié en quelques mois, pour connaître par la suite un léger rebond, mais demeurent sous la barre des 65 dollars (Brent) et des 55 dollars (wti). « Le pétrole [Brent] n’est pas resté bien longtemps en dessous de 60 dollars », fait remarquer l’économiste et stratège en chef à la Banque Nationale Stéfane Marion dans un entretien avec Forces. L’Arabie saoudite, plus gros producteur de l’opep, aurait difficilement toléré un prix de 45 dollars, estime-t-il. « Elle doit tenir compte de ses propres intérêts. Elle ne va pas dilapider son fonds souverain. Le prix de 60 dollars lui permet justement de conserver des réserves importantes pour l’avenir. »

La braderie pétrolière a l’effet d’un véritable « coup de fouet pour l’économie mondiale », observe le Fonds monétaire international (fmi). Au Canada, où la production de pétrole brut s’est accrue au fil des deux dernières décennies pour atteindre 3,6 millions de barils par jour en 2015, la baisse du prix suscite des craintes.

L’Arabie saoudite cherche à « faire sortir » du marché « les producteurs à coûts élevés », notamment aux États-Unis et au Canada. « Pour qu’il y ait un impact, il faudra que les prix restent bas trois, quatre, cinq ans. Il ne s’agit pas de semaines ou de mois », précise le professeur de science économique Jean-Thomas Bernard, de l’Université d’Ottawa, joint au téléphone. Avec des coûts de production de 5 à 15 dollars, les Saoudiens sont « en position d’étouffer tout le monde. Ils pourraient ajouter un million de barils supplémentaires, mais ils ne le feront pas. Le fait de simplement maintenir leur production [de plus de 10 millions de barils par jour] est suffisant pour faire chuter les prix.»

Le secteur énergétique assiste déjà, avec un baril à 60 dollars, à une « destruction de capacité de production [pétrolière] » dans plusieurs régions de la planète « où les coûts dépassent 60 dollars le baril », indique Stéfane Marion. Au Canada, les producteurs de pétrole conventionnel risquent de « faire les frais », dit-il, de cette nouvelle donne avant les producteurs de pétrole issu des sables bitumineux. « Il y en a encore beaucoup en Alberta. C’est là que les interruptions de production risquent d’arriver rapidement. […] Pour ce qui est des sables bitumineux déjà exploités, la production va continuer, car les coûts sont estimés sur un cycle long, de cinq à dix ans », explique l’économiste.

Plusieurs acteurs de l’industrie des sables bitumineux — un des pétroles « les plus coûteux à produire » avec le pétrole de schiste — ont annoncé le « report » du développement de certains projets au Canada, poursuit Jean-Thomas Bernard. « À ma connaissance, aucun n’a annoncé de baisses de production immédiates. Cela signifie en gros qu’à 50 dollars, ils sont encore en mesure de couvrir leurs coûts d’exploitation, mais pas de développer de nouveaux projets. »

MOINS DE « FLEXIBILITÉ FISCALE »

Déjà à 60 dollars le baril de pétrole, la « flexibilité fiscale » du gouvernement fédéral est restreinte, convient le premier ministre Stephen Harper. Cependant, il ne compromet en rien l’atteinte de l’équilibre budgétaire au cours de l’exercice financier de 2015-2016, répète-t-il sur toutes les tribunes. « Nous aurons un budget équilibré en 2015. Cela ne fait aucun doute », déclarait-il en décembre 2014, en marge d’une annonce d’investissement dans des projets de restauration du patrimoine bâti dans le Vieux-Québec.

La chute du prix du baril de pétrole oblige toutefois le ministre fédéral des Finances, Joe Oliver, à refaire ses calculs. En novembre 2014, il prévoyait conclure l’année 2015-2016 avec un solde budgétaire affichant un excédent de 1,9 milliard de dollars, et ce, après avoir affecté 3 milliards de dollars à un fonds de réserve pour les imprévus. Selon lui, les surplus se succéderont : 4,3 milliards de dollars en 2016-2017, 5,1 milliards de dollars en 2017-2018, 6,8 milliards de dollars en 2018-2019 et 13,1 milliards de dollars en 2019-2020, prédisait-il dans sa « Mise à jour des projections économiques et budgétaires ». Le hic : ses prévisions reposaient sur le prix du baril de pétrole de wti à 81 dollars. Or, celui-ci, après un petit sursaut, se négociait tout juste au-dessus de 50 dollars à la mi-février. 

Fin janvier, devant l’impact de la chute du prix du pétrole sur les revenus et les dépenses du gouvernement fédéral, le directeur parlementaire du budget (dpb), Jean-Denis Fréchette, concluait que le gouvernement fédéral échouerait à boucler un budget excédentaire en 2015-2016 à moins d’un rebond du prix du baril de pétrole ou encore d’une astuce comptable. Le maintien du prix du pétrole wti à 48 dollars obligerait théoriquement le ministre Joe Oliver à déclarer un déficit de quelque 400 millions de dollars en pleine année électorale, et ce, même après avoir épuisé la réserve pour imprévus de 3 milliards de dollars, indique-t-il. « Il est très faisable d’avoir un budget équilibré en 2015-2016 ; plusieurs moyens sont à la disposition du gouvernement », signale toutefois le dpb adjoint, Mostafa Askari. Ottawa peut notamment vendre des actifs ou repousser de quelques mois la mise en chantier de projets d’infrastructure, illustre-t-il.

Pour une rare fois, Stephen Harper applaudit le rapport du dpb, y voyant une nouvelle preuve que son gouvernement parviendra bel et bien à rétablir l’équilibre budgétaire en 2015. « Je note que le directeur parlementaire du budget a lui-même affirmé, en s’appuyant sur ses chiffres, que le gouvernement est en mesure d’équilibrer le budget. Nous ne sommes pas en récession», déclare-t-il à la Chambre des communes.

Il n’en demeure pas moins que le gouvernement fédéral est frappé de plein fouet par les contrecoups de la baisse du prix du baril. En 2015-2016, il verra ses revenus et ses dépenses fondre, respectivement de 8,2 et 3 milliards de dollars, selon le dpb. Au net, Ottawa perdra donc plus de 5 milliards de dollars. Cela dit, le dpb n’a pas détaillé l’effet global de la fluctuation du prix du pétrole. Il ne s’est pas aventuré à prédire les prestations d’assurance-emploi supplémentaires qu’il faudra verser aux travailleurs ayant perdu leur emploi en raison d’un ralentissement de la cadence de production de pétrole, ou encore, les revenus de taxation supplémentaires dans le cas où les automobilistes dépenseraient ailleurs leurs économies faites à la pompe à essence. Rappelons qu’au Canada, plus de 10 % du produit intérieur brut (PIB) repose sur le secteur de l’énergie.

TOUT MISER SUR LE PÉTROLE?

« What’s the Matter With Canada ? » titrait The Wall Street Journal le 15 janvier dernier. La dégringolade du prix du pétrole met ainsi en lumière l’échec du secteur manufacturier à «croître» et à «prospérer», soulignait le quotidien financier, pointant les difficultés des géants Bombardier (aéronautique et ferroviaire) et BlackBerry (technologies des communications). L’équipe de Stephen Harper a tout misé sur l’or noir, au détriment, notamment, du secteur manufacturier, martèlent à la Chambre des communes les partis de l’opposition. « L’économie canadienne ne va pas aussi bien que le premier ministre tente de nous le faire croire », dit , à quelques mois des prochaines élections générales, prévues en octobre 2015, le chef de l’opposition officielle, Thomas Mulcair. « Ce gouvernement n’a pas de plan. Il est en train d’improviser », ajoute le chef libéral, Justin Trudeau.

La croissance du produit intérieur brut (pib) nominal, la plus faible au pays depuis la récession, complique la vie des ministres des Finances d’un océan à l’autre, au premier chef ceux des provinces productrices de pétrole, l’Alberta, la Saskatchewan et Terre-Neuve-et-Labrador. Après avoir anticipé un surplus de 1,5 milliard de dollars, l’Alberta prévoit dorénavant conclure son exercice financier avec un déficit de quelque 500 millions de dollars. « C’est la situation fiscale la plus grave dans cette province depuis une génération », dit sans détour le premier ministre albertain, Jim Prentice, dans une entrevue accordée à cbc. Le gouvernement albertain voit s’envoler environ 215 millions de dollars en redevances pour chaque dollar de différence entre le prix moyen annuel projeté (92 $) et le prix réel du wti.

PAS QUE DES PERDANTS

D’un autre côté, le fléchissement du prix du baril de pétrole et celui du dollar canadien réduisent les coûts des entreprises manufacturières exportatrices de l’Ontario et du Québec.

Le Québec tirera profit de ces « vents économiques qui, pour une fois depuis quelque temps, soufflent favorablement », soutient le premier ministre Philippe Couillard. « Le contexte macro-économique de baisse du dollar canadien, de baisse du prix du pétrole, c’est favorable pour le Québec, pour le type d’économie qui est le nôtre, une économie manufacturière axée sur l’exportation », affirme-t-il lors d’un point de presse impromptu tenu lors de la reprise des travaux parlementaires à l’Assemblée nationale du Québec. Il croise les doigts pour que les investisseurs se tournent vers le secteur manufacturier au moment où le secteur de l’énergie connaît des turbulences.

Après quatre années de prix de l’or noir « élevé » et « stable », « le changement est important », souligne le professeur Jean-Thomas Bernard. Le prix du baril s’est « envolé » au tournant des années 2000 pour atteindre un « sommet » de 147 dollars en juillet 2008. Il avait chuté à 35 dollars en décembre 2008 pour remonter progressivement au cours des mois suivants. « C’était une période exceptionnelle, un climat très propice à l’investissement », ajoute le spécialiste en énergie.

Les secteurs public et privé devront, cette fois-ci, « tirer profit de cette période pour poser des gestes importants à long terme », avertit Philippe Couillard. « Ce serait une erreur d’utiliser ce prétexte pour ne pas opérer de changements structurels. Sinon, il va nous arriver la même chose que lors de la dernière période où le dollar canadien était bas, ce qui nous a réellement profité pendant quelques années, mais sans apporter les changements qui s’imposaient, que ce soit au niveau des entreprises ou de l’État. Quand, de façon inévitable, le dollar canadien a remonté, nous nous sommes retrouvés en difficulté », insiste-t-il.

Sur le front des finances publiques, le chef du gouvernement crie déjà victoire : le Québec atteindra l’équilibre budgétaire en 2015-2016. « Ce sera la session du retour à l’équilibre budgétaire, après six déficits consécutifs », affirme-t-il, à quelques semaines du dépôt du budget.

Le gouvernement du Québec pourrait engranger davantage de recettes fiscales que ce qu’il anticipe. « Ce sera plus directement visible avec l’amélioration des profits des entreprises. Puisque leurs profits augmentent, leurs impôts sur le revenu augmentent également », spécifie le ministre des Finances, Carlos Leitão, à Forces. Le ministre demeure toutefois prudent, n’anticipant pas un bond à ce moment-ci dans les revenus tirés de la taxe de vente du Québec (tvq) et de la taxe sur l’essence (montant fixe par litre). « Le revenu disponible [des ménages] augmente. Que vont-ils en faire ? Certains vont dépenser, d’autres, épargner ; d’autres payeront leurs dettes ; la décision leur appartient », dit-il.

Mais par ailleurs, qu’en est-il des emplois promis ? Philippe Couillard a « menti » aux Québécois et les a bercés de « faux espoirs » en promettant, en campagne électorale, la création de 250 000 emplois sur cinq ans, soutient le chef caquiste, François Legault. Depuis l’élection du Parti libéral du Québec, en avril 2014, le Québec a perdu 18 000 emplois, dénonce-t-il, prenant soin de rappeler qu’à peine 78 000 emplois devraient être créés d’ici la fin de 2018, selon les prévisions de Desjardins.

Quant à la « cible » de 250 000 emplois, « Ce n’est pas d’ici cinq semaines ou cinq mois, c’est sur cinq ans, soutient Carlos Leitão. Pour le moment, les effets sont visibles dans le profit des entreprises et dans les décisions d’investissement ; pour ce qui est de l’emploi, cela apparaîtra tranquillement, au fil du temps. »

Les entreprises manufacturières dégagent des bénéfices en hausse pour la première fois en trois ans, ce qui est de bon augure pour l’investissement et pour l’emploi au Québec, affirme Stéfane Marion. « Pour les prochains trimestres, une surprise positive pourrait se produire au chapitre des investissements des entreprises. Cela pourrait se traduire par des gains d’embauches dans le secteur de la fabrication, ce que l’on n’a pas vu depuis longtemps », fait valoir l’économiste et stratège en chef à la Banque Nationale. Il n’exclut pas, pour le moment, une croissance « à deux chiffres ». Selon lui, la « combinaison gagnante » — un huard en deçà de 80 cents américains et une « confiance du consommateur américain » — réussira au Québec. « C’est important. On n’a pas vu cela depuis 20 ans ! »

chute des prix

Les prix des bruts de référence — le Brent et le West Texas Intermediate (WTI) — chutent de plus de moitié en sept mois. Le Brent passe de 111,38 $ (23 juin 2014) à 46,40 $ (13 janvier 2015), tandis que le WTI passe de 100,54 $ (25 juin 2014) à 43,58 $ (29 janvier 2015). Tous deux connaissent par la suite un léger rebond, mais demeurent sous la barre des 65 $ (Brent) et des 55 $ (WTI).

Électrochoc

Contre toute attente, la Banque du Canada, le 21 janvier, a abaissé d’un quart de point son taux directeur (de 1 à 0,75 %) afin de stimuler une économie chancelante. Il s’agit d’une première en plus de quatre ans (septembre 2010). Les marchés repartent à la hausse ; le dollar perd du terrain. « L’action menée aujourd’hui vise à réduire le risque », dit le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, s’engageant du même souffle à « réévaluer la situation dans quelques mois. »

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