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Quand la Technologie Vous Colle à la Peau

Il y a quelques années à peine, on aurait cru à de la science-fiction. Mais plus maintenant. Le secteur du textile « intelligent » se développe à une vitesse fulgurante à travers le monde, au plus grand bonheur des sportifs, des entraîneurs et, bientôt, des personnes âgées. Incursion entre les mailles de cette technologie prometteuse qui met en vedette plusieurs entreprises montréalaises.

Il y a quatre ans, lorsque Pierre-Alexandre Fournier montrait son premier prototype de chandail « intelligent » à des curieux ou à des investisseurs potentiels, il lisait de la curiosité, mais surtout beaucoup de scepticisme sur les visages. « Les gens trouvaient ça un peu bizarre, mais ils voulaient voir quand même, explique le président et fondateur de Carré Technologies, qui crée les vêtements Hexoskin. Ils étaient impressionnés, mais c’était comme de la science-fiction. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus nombreux à rechercher nos produits. »

Quelques années et des dizaines de modèles d’essai plus tard, les affaires vont bien. L’entreprise, en « très forte croissance », connaîtra en 2015 une année encore meilleure que la précédente, prédit Pierre-Alexandre Fournier.

Les produits phares du développement de l’entreprise, installée depuis 2006 en plein cœur du quartier Rosemont, sont des vêtements qui détectent les signes vitaux de la personne qui les porte. Des capteurs intégrés au tissu transmettent des données sur sa respiration, ses battements cardiaques et ses mouvements à une carte également dissimulée dans le chandail, laquelle communique par technologie Bluetooth les informations à une application pour téléphone mobile qui analyse le tout.

Résultat : un portrait détaillé des performances à l’entraînement pour les athlètes et une évaluation précise de la qualité du sommeil pour celles et ceux qui choisissent de porter le vêtement au lit. « Ce n’est pas simplement un gadget d’entraînement, précise le jeune entrepreneur. C’est un outil de suivi très précis. Aux débuts de l’entreprise, nous voulions résoudre un problème bien spécifique : comment mesurer la santé des gens d’une façon qui soit “naturelle”, se rappelle-t-il. Les gens veulent que leurs objets travaillent pour eux, leur racontent une histoire. »

La solution, développée grâce à l’appui d’une communauté de scientifiques, est désormais offerte au grand public, mais attire aussi les regards de grandes organisations. L’Agence spatiale canadienne, les Nets de Brooklyn de la National Basketball Association (nba) et le Cirque du Soleil figurent parmi celles qui utilisent déjà l’Hexoskin. Des athlètes professionnels du hockey, du tennis ou du baseball ont également fait l’essai de cette technologie à titre personnel.

À l’heure actuelle, Carré Technologies réalise 90% de ses ventes à l’étranger auprès de clients en tous genres. « Nous avons un produit universel et nous sommes un leader mondial, affirme sans détour Pierre-Alexandre Fournier. Il n’y a pas d’autre produit comparable. »

Concurrence vive

La compagnie OMsignal, également établie à Montréal, n’est certainement pas de cet avis. Cette entreprise fondée il y a plus de trois ans a lancé en mai dernier sa première collection complète de vêtements « intelligents ». En résumé, il s’agit du même concept que l’Hexoskin : un chandail muni de capteurs, un boîtier intégré et une application mobile qui analyse les données sur la respiration et le rythme cardiaque. L’utilisateur peut ainsi évaluer son effort à l’entraînement et se comparer à d’autres sportifs munis du même outil. L’entreprise dit travailler sur des fonctionnalités qui permettront d’adapter la technologie à d’autres sports ou de la jumeler à une vidéo d’entraînement. « Le défi principal, c’était d’intégrer la technologie sans changer les habitudes des utilisateurs, souligne le directeur des opérations, Roberto Cialdella. Nous avons réussi à nous en rapprocher le plus possible. »

L’entreprise collabore notamment avec Ralph Lauren, qui a fourni des chandails munis de cette technologie aux chasseurs de balles du dernier us Open de tennis et qui développe actuellement un vêtement destiné au grand public.

Si les produits de Carré Technologies et d’OMsignal se ressemblent à ce point, ce n’est peut-être pas un hasard. OMsignal a d’abord été « partenaire » de Carré Technologies avant de développer son propre chandail, parvenant à une version moins coûteuse offrant pratiquement les mêmes fonctionnalités.

À l’instar de géants du monde de la technologie engagés dans des aventures similaires, Carré Technologies accuse sa concurrente de contrefaçon et la poursuit pour près de un million de dollars. La rupture d’un contrat et l’usage illégal de la propriété intellectuelle seraient également en cause, rapportait Les Affaires en mai dernier. « C’est surtout pour rétablir les faits que nous intentons cette poursuite, car il est important que notre histoire soit connue et que les gens sachent que c’est nous qui avons développé cette technologie », avait alors déclaré Pierre-Alexandre Fournier, de Carré Technologies. En entrevue avec Forces, il n’a pas voulu s’étendre sur le sujet.

Du côté d’OMsignal, la directrice du marketing, Emma Ouimet, répond que l’entreprise « n’est pas en mode comparaison » avec Carré Technologies. « Nous cherchons une façon d’évoluer de notre côté. Nous sommes conscients qu’il y a une grande concurrence dans le marché, mais nous voulons nous développer selon nos propres valeurs. »

Marché en expansion

Au-delà de la bataille juridique, la guerre commerciale que se livrent les deux entreprises montréalaises est symptomatique d’une féroce concurrence dans le domaine des technologies « portables » (« wearables »). Ces technologies évoluent rapidement et la demande progresse tout aussi vite, ce qui fait diminuer les coûts de production et attise la concurrence. Après les bracelets, les montres et les lunettes, le vêtement « intelligent » a plus que jamais la cote.

Des conférences internationales permettent aux entreprises de comparer leurs produits et de se faire connaître. Mazen Elbawab et Alexandre Fainberg reviennent justement de la Wearable Technologies Conference de Munich lorsqu’ils nous rencontrent à l’Université Concordia pour discuter d’Heddoko, l’entreprise qu’ils ont créée il y a un an. C’est grâce au centre de l’innovation District 3 de cette université montréalaise que les deux amis, devenus partenaires d’affaires, ont pu progresser. « On voyait bien que des entreprises collectaient efficacement des données sur les battements cardiaques ou la respiration, mais on a voulu se mettre à la place de l’utilisateur. Qu’est-ce qu’il fait avec toutes ces infos ? » explique Mazen Elbawab, ancien spécialiste du développement de jeux chez Ubisoft.

Plutôt que de s’intéresser aux fonctions vitales du corps de l’athlète, ils ont choisi de miser sur ses mouvements. Leur vêtement deux pièces modélise en temps réel la posture de l’utilisateur au moment de faire un exercice en transmettant des données à une application mobile. Cette application permet, par exemple, de comparer le mouvement effectué lors d’un exercice de musculation avec le mouvement jugé idéal. Il est également possible de modifier les paramètres pour adapter le mouvement de référence selon les limitations physiques ou les préférences de l’individu. En bref, un entraîneur personnalisé qui permet d’éviter les blessures et de maximiser l’effort, fait valoir l’entreprise.

« Nous avons voulu mettre nos énergies dans ce qui nous différencie, souligne Alexandre Fainberg, chargé du développement des affaires. Notre but, c’est de demeurer le chef de file de la biomécanique. Nous ne pourrons jamais nous mesurer aux équipes de recherche et développement d’une compagnie comme Adidas, mais nous voulons être un point de référence. »

Les deux entrepreneurs sont encore au stade du prototype, mais ils espèrent commencer la prévente de leur produit au début de l’été. Dans l’avenir, leur application sera adaptée à des sports comme le soccer, le golf ou encore le basketball. D’ici là, ils font la promotion de leur technologie auprès d’associations et d’équipes sportives en tous genres, y compris montréalaises. Sans pouvoir dévoiler de noms, Mazen Elbawab confie que certaines utilisent déjà la technologie ou s’apprêtent à le faire.

Voie d’avenir

Jeff Viens, observateur diligent du marché du textile intelligent, croit qu’à l’image d’autres secteurs du monde de la technologie, il finira par se consolider. Cet ancien du réputé Massachusetts Institute of Technology (mit), maintenant directeur du transfert technologique au Centre d’optique, photonique et laser de l’Université Laval, estime que les données recueillies par les vêtements « intelligents » pour sportifs sont « fiables », mais ne sont pas à l’abri d’erreurs causées par le mouvement des capteurs sur le corps. Il croit par-dessus tout que les vêtements « intelligents » ne doivent pas servir qu’aux sportifs : ils constitueront, selon lui, une des réponses au problème du vieillissement de la population.

En collaboration avec des chercheurs de l’Université Laval et de l’École de technologie supérieure de Montréal (ets), Jeff Viens a mis au point des textiles « intelligents » permettant de capter les informations biomédicales d’une personne et de les transmettre par Wi-Fi ou par ondes cellulaires. La clé du succès ? L’absence totale de capteurs.

« Notre approche a consisté à intégrer les éléments électroniques dans le matériel de base lui-même », résume-t-il. Les chercheurs ont donc développé des fibres superposant plusieurs couches de cuivre, de polymères, de verre et d’argent, recouvertes d’une gaine protectrice. Ces fibres sont alimentées par une batterie semblable à celle d’une montre, que l’on peut insérer dans un bouton. Une fois tissées avec les autres fibres du vêtement, elles s’adaptent mieux aux contours du corps et couvrent une plus grande surface qu’un ensemble de capteurs isolés.

« Les premiers prototypes fonctionnent bien, mais nous faisons encore des tests, ajoute Jeff Viens. D’ici cinq ans, notre technologie permettra de faire le suivi médical des personnes âgées qui restent à la maison ou de personnes atteintes de maladies chroniques. L’hôpital ou les services ambulanciers pourront, par exemple, être alertés à distance en cas de pression cardiaque anormale, ou de chute. »

Plus fascinant encore, ces fibres intelligentes permettront vraisemblablement une communication « de textile à textile », c’est-à-dire qu’elles deviendront des liens de communication mouvants. Plus besoin de passer par les infrastructures existantes, comme les antennes, indique Jeff Viens.

« Les lunettes, les bracelets et les montres intelligents, c’est bien, mais on ne les porte pas nécessairement 24 heures sur 24. Avec le textile, on touche à quelque chose d’universel », fait-il remarquer. Il est donc convaincu qu’il ne s’agit pas d’une mode, mais bien d’une technologie qui fera graduellement sa place dans nos vies et nos garde-robes au cours des cinq à dix prochaines années. Croyez-le ou non !

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