Québec

La dérive des médias

 

Difficile de ne pas s’interroger sur les médias, par les temps qui courent. Depuis quelques années, en fait.

Si je me risquais à mettre une date sur ce que j’appelle la « dérive médiatique », j’en fixerais le début à l’arrivée de l’information continue à la télévision. 

 

Depuis l'apparition de l’information continue, l’information télévisée est devenue aussi sensible au baromètre de l’audience que les émissions de divertissement, entraînant dans son sillage toute la presse écrite. Aujourd’hui, la « une » de nos journaux n’est pas forcément consacrée à la plus grosse nouvelle du jour, mais à celle qui attirera le plus d’attention. Et si besoin est, on bâtira la manchette de toutes pièces à partir d’un sondage commandé expressément auprès d’une firme, à partir d’une émission de télévision à succès ou même d’un concert ayant fait son plein de spectateurs.

            En juin 1996, dans Les cahiers du journalisme, le sociologue français Pierre Bourdieu écrivait : « La structure du champ journalistique a été profondément modifiée par l’intrusion de la télévision et, avec elle, de l’Audimat. La télévision a la capacité croissante de déterminer l’ordre du jour des journaux... »

Nous avons vécu au Québec des exemples frappants de cette affirmation quand le quotidien La Presse comme Le Journal de Montréal, par exemple, ont publié à leur une des « évènements » tirés de téléromans. Ces journaux ont donc momentanément traité de la fiction comme une réalité ! Dans sa Petite histoire de la désinformation, Vladimir Volkoff écrit que « la course à l’Audimat dans les chaînes de télévision privilégie fréquemment des sujets moins informatifs mais plus populaires ». Il aurait pu écrire la même chose de notre presse écrite.

            Il fut un temps où les frasques ou les faux pas des vedettes étaient réservés aux magazines « people », mais ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, ils font la une, tout comme la vie privée des politiciens et des financiers. Une seule règle prévaut : faire vendre.

La peur du vide

            Sur un territoire aussi peu peuplé que le Québec, où la presse écrite est grosso modo entre les mains de deux empires, la recherche d’audience à tout prix a des conséquences encore plus étonnantes qu’ailleurs. Des conséquences réductrices d’abord, puisque la presse ne se soucie plus tant de mettre les nouvelles en perspective ou de jauger leur importance relative que de monter en épingle celles qui sont le plus aptes à mousser les ventes. Que des entreprises de presse jouent à ce jeu dans des pays densément peuplés est plus anodin, puisque le nombre plus conséquent de médias y permet au public de mieux relativiser les choses.

            Comme la nature, nos médias ont horreur du vide : ils ne sauraient supporter un seul jour sans manchette. Et si les lecteurs ou les spectateurs allaient s’ennuyer ? Et s’ils allaient, pour un moment, s’intéresser à autre chose qu’à l’actualité la plus « brûlante » ? Que celle-ci ait pour titre « algues bleues », « viaducs », « accommodements raisonnables », « Cédrika », « The Police », « camionnette rouge », « Afghanistan » ou « Clermont Bégin », cela n’a aucune importance.

            Quand une camionnette rouge imaginaire fait la une d’un quotidien et qu’elle donne lieu à une demi-heure d’entrevue sur la première chaîne de Radio-Canada avec celui qui en a répandu la rumeur, faut-il s’étonner qu’un soldat tué et un cameraman blessé en Afghanistan occupent les neuf premières pages d’un quotidien ? Devrait-on s'étonner qu’un autre quotidien consacre dix pages, dont la une, au premier anniversaire de la « tuerie » du Collège Dawson qui n’a pourtant fait qu’une seule victime, sans compter l’assaillant lui-même, abattu par les forces de l’ordre ? Cet assaillant dont la manchette a précisé « qu’il semait la mort » ! Quels mots aurait-on employés s’il avait tué 15 ou 20 personnes ?

 

L'enflure qui banalise

            Pareille enflure peut sembler anodine, mais à plus ou moins long terme, elle ne l’est pas. Lentement, l’enflure verbale ou écrite banalise tout. On en vient à ne plus faire de différence entre un tsunami et une grande marée. Plus de différence non plus entre une hécatombe et un accident mortel, un génocide et une tuerie, une révolution et une crise, une conflagration et un feu, une nouvelle et une rumeur…

            Et tant qu'à y être, pas tellement de différence non plus entre le mensonge et la vérité. Souvenez-vous de l’aphorisme de l’écrivain et biochimiste Isaac Asimov : « Plus un mensonge est proche de la vérité, plus il est efficace ; et la vérité elle-même, lorsqu’on peut en faire usage, est le meilleur des mensonges ! »

            La seule différence entre les Protocoles des Sages de Sion, exploités par la police des tsars au début du siècle dernier puis par les nazis et, aujourd’hui, par les intégristes musulmans, et les nombreux documents exhibés par Colin Powell à l’ONU en 2003 « démontrant » que l’Irak détenait des armes de destruction massive, c’est le temps qu’on a mis pour apprendre que les uns et les autres étaient pure invention. Dans les deux cas, toutefois, une presse complaisante a largement servi les intérêts des hommes politiques, de Nicolas II à George Bush en passant par Adolf Hitler…

            La véritable information, l’honnête, l’authentique, la mesurée, l’intelligente, celle qui se fait le plus objective possible, qui pèse le pour et le contre, qui met les choses en perspective, qui analyse, qui est dépourvue de parti pris, qui ne racole pas, qui n’est ni complaisante ni méprisante, cette information-là peut être un puissant outil de pacification, un accélérateur de démocratisation, un trait d’union entre les individus et les peuples. Mais cette information existe-t-elle encore ?

Médias et conflits

            Loin de nous faire mieux comprendre les conflits et, partant, de nous aider à les résoudre, l’information actuelle – qui s’apparente trop souvent à de la désinformation – me semble de nature à en créer de toutes pièces.

            Il fallait suivre les médias israéliens au moment de l’attaque punitive d’Israël contre le Hezbollah, en juillet 2006. Leur justification de l’invasion du Sud-Liban par l’armée israélienne n’a eu d’égale que les incroyables fanfaronnades du Hezbollah au moment de la fin des hostilités. Encore qu’il soit possible d’excuser pareil parti pris des médias dans un pays harcelé par ses voisins depuis sa création ou chez un peuple déraciné, dont des milliers et des milliers de personnes sont condamnées depuis deux générations à vivre dans des camps prétendument temporaires…

            Dans quelques années, on sera davantage en mesure d’évaluer le rôle joué par les médias dans la justification de la guerre préventive menée par les États-Unis et quelques-uns de leurs alliés contre l’Irak. Au lendemain des événements tragiques du 11 septembre 2001, le président George Bush, appuyé sans réserves par les médias de son pays, n’eut aucun mal à convaincre l’opinion américaine qu’il n’y avait pas d’autre issue que le renversement par la force du dictateur Saddam Hussein. Et c’est parmi l’élite même que le président Bush a trouvé ses meilleurs appuis, ce qui semble donner raison à Noam Chomsky, professeur au Massachusetts Institute of Technology, quand il écrit que « l’influence des médias est plus grande sur la fraction de la population la plus éduquée et [que] la masse de l’opinion publique est moins tributaire du discours des médias. »

            Comment ne pas croire que l’influence des médias est responsable de la création de la commission Bouchard-Taylor ? La question des accommodements raisonnables n’est-elle pas l’exemple parfait d’une crise amorcée par un politicien habile et répandue comme une traînée de poudre par les médias, qui l’ont entretenue avec avidité par la suite ? Le premier ministre du Québec s’y est laissé prendre le premier, et de crainte que la crise ne s’enflât au point de compromettre sa campagne électorale, il a créé la commission que l’on sait, sans trop réfléchir aux conséquences. À la veille d’une élection dont il ne voulait pas compromettre l’issue, l’ex-premier ministre Paul Martin avait agi de même en mettant sur pied de toute urgence la fameuse Commission Gomery. Celle-ci lui explosa en plein visage, comme pourrait bien le faire la commission Bouchard-Taylor pour Jean Charest.

            Il n’y a pourtant aucune commune mesure entre cette question des accommodements raisonnables et le scandale des commandites. Dans leur quête d’audience, les médias sont devenus fort habiles. Non seulement ils savent comment amorcer une crise et comment l’entretenir, mais ils savent aussi comment la relancer. Le dernier brûlot ayant ravivé les braises de la crise des accommodements raisonnables n’est-il pas venu d’une question hypothétique posée par un journaliste au directeur général des élections ? À cette question hypothétique, Marc Mayrand a répondu que « rien dans la loi électorale actuelle n’empêcherait une femme voilée de voter pour peu qu’elle puisse s’identifier. » Et c’était reparti pour un autre tour…

            Manquons-nous à ce point de problèmes véritables pour que des situations hypothétiques déclenchent des crises, entraînent la création de commissions coûteuses et fassent le sujet d’interminables palabres ? La première cause de ces soubresauts qui finissent par dégénérer en véritables crises n’est-elle pas la quête incessante d’audience de nos médias ? Je préfère ne pas répondre à cette question, car je me souviens que Pierre Bourdieu a écrit « que les journalistes sont très susceptibles et supportent relativement mal l’analyse ! »

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