Économie

Les Canadiens de Montréal, une affaire en or

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les coulisses des Canadiens de Montréal et du Centre Bell : les recettes, les dépenses, le montant total des salaires versés aux joueurs… Forces révèle un grand nombre de chiffres, pour la première fois et en exclusivité. Nous avons pénétré dans l’antre du Canadien, véritable moteur économique du Québec.    

 

Une fin d’après-midi de milieu de semaine. Une neige fine donne à Montréal une allure féerique. À la radio, les animateurs commencent leurs émissions de sport. Pendant trois heures au moins, ils vont palabrer sur le match du Canadien contre les Rangers de New York. Toute la publicité a été vendue. Les caisses enregistreuses ont déjà sonné…

 

            Les joueurs des Rangers de New York sont dans le lobby de leur hôtel, en train de payer les notes de frais de leur séjour : minibar, lunchs, films à la télé payante, toutes les dépenses personnelles. L’équipe a déjà payé les chambres. Dans le parking, un autobus attend les joueurs pour les conduire au Centre Bell. Les plus pressés ont déjà pris un taxi. Les caisses enregistreuses tintent…

            À la télé, les reporters préparent leurs sujets pour les différents bulletins de nouvelles. Les publicités se vendent bien, puisque le Canadien passionne les téléspectateurs. À RDS, la télé du Canadien, on se prépare pour une longue soirée, occasion qui se renouvelle trois ou quatre soirs par semaine. Le match du Canadien est l’émission la plus regardée. RDS a payé 16 millions de dollars par année pour ces droits, mais les retombées sont très payantes. En moyenne, 750 000 téléspectateurs sont fidèles au rendez-vous, avec des pointes dépassant le million. Ils sont une cible incontournable pour les firmes de marketing et de publicité. Les commentateurs et analystes, généreusement payés, deviennent des vedettes à force de décrire et de commenter les faits et gestes des idoles du public. Les caisses enregistreuses chantent…

            Les équipes de télévision de TSN et de Madison Square Garden Network sont à l’œuvre simultanément. Le match sera présenté dans des marchés représentant plusieurs millions de téléspectateurs. De multiples droits de diffusion s’ajouteront aux droits versés à la Liguenationale et au Canadien, car les images de Montréal et du Centre Bell vont faire le tour du monde via CNN ou les autres réseaux d’information continue. Des spécialistes mesurent à la seconde près la visibilité de la ville et de l’équipe. Car l’impact de cette ouverture sur l’Amérique et sur le monde est quantifiable.

            À New York, le pupitre du New York Times discute avec Joe Lapointe, reporter du journal envoyé à Montréal. Le match est important, et on a réservé un bon espace en première page des sports. Le nom de Montréal sera bien visible, en dessous de la signature du journaliste. Et comme Lapointe jouit d’une belle crédibilité – il lit couramment le français, et de plus, il adore Montréal et le Québec –, on peut s’attendre à un « encadré » vantant les beautés de Montréal sous la neige. Le New York Post et le Daily News font de même. Étant donné que les Rangers représentent un énorme marché, un journaliste du USA Today est à Montréal ce soir pour préparer un reportage sur les deux équipes, de même que les correspondants du Globe and Mail ou du National Post. Des centaines de milliers de lecteurs, de New York à Melbourne, en Australie, en passant par Toronto et Vancouver, vont lire ces reportages. Combien décideront qu’un petit séjour au Québec serait le bienvenu, on ne peut le savoir exactement, mais les caisses enregistreuses de l’industrie touristique résonnent déjà…

            Au Centre Bell, des centaines d’employés s’activent. Dans les cuisines du chic restaurant La Mise au jeu, on prépare des montagnes de crevettes pour les gros appétits. Ceux qui n’ont pas accès au restaurant des privilégiés pourront savourer les hot-dogs hautement renommés du Centre Bell, arrosés d’une bière à 8,75 dollars. Frites, chips et pizzas – toute la fine gastronomie sportive – attendent 21 350 spectateurs, qui, par le simple achat des billets, assurent d’emblée une recette de plus d’un million de dollars par match.

            À Québec, au ministère du Revenu, des fonctionnaires vérifient justement les dossiers de certains joueurs du Canadien. Leurs confrères de la Régie des rentes du Québec ainsi que d’autres de la CSST en font de même.

            À la fin de l’année financière 2005-2006, les joueurs du Canadien et les membres de l’organisation auront payé 15,1 millions de dollars d’impôts à Québec. Et quant aux charges sociales provinciales, ils auront versé 3,1 millions de dollars à la Régie de l’assurance maladie, 1,7 million à la Régie des rentes, un demi-million à la CSST et 700 000 dollars en taxes sur le capital.

            Au total, le Canadien et le Centre Bell ont payé, au titre de cette année fiscale 2005-2006, 21,1 millions de dollars en taxes et impôts au gouvernement provincial. Ces chiffres, dont l’exactitude est confirmée, sont révélés pour la première fois.

            Les caisses enregistreuses chantent la gloire de la Flanelle… Il y a de quoi payer le salaire de 550 fonctionnaires. Et, tout le monde le sait, l’objectif final d’un bureaucrate est l’avancement de la bureaucratie !

Un centre de calibre mondial

            Il n’y a pas que le Canadien. Il y a le Centre Bell, et surtout le Groupe Spectacles Gillett, devenu en quelques années un promoteur de spectacles parmi les plus importants de la planète. Le Centre Bell, on le sait déjà, a coûté environ 260 millions de dollars. Il a été entièrement payé par des intérêts privés (lire : la Brasserie Molson), et littéralement donné à George Gillett quand ce dernier a acheté le Canadien ainsi que l’édifice Bell, il y a quelques années.

            Le Centre Bell a été béni, ces dernières années. Madonna, U2, les Rolling Stones et Barbra Streisand y ont donné des spectacles à guichets fermés. Sans parler de nos Grégory Charles et Elvis Story bien de chez nous…

            Au cours des quatre dernières années, le Centre Bell s’est classé à deux reprises deuxième parmi toutes les grandes salles de spectacles du monde. Les autres années, il s’est toujours maintenu dans le quatuor de tête quant au nombre annuel de billets vendus, rivalisant avec les plus célèbres amphithéâtres que sont le Madison Square Garden de New York, le Manchester Evening News Arena de Manchester, en Grande-Bretagne, le HP Pavillion de San José et le Wachovia Center de Philadelphie. Par ailleurs, pour les neuf premiers mois de l’année 2006, le Groupe Gillett occupe le dixième rang mondial, avec 742 219 billets vendus dans l’ensemble des salles de Montréal.

            Il est important de noter ces statistiques. Une ville est un ensemble ; il y a les services essentiels et il y a tout le reste. Une grande métropole comme Montréal, cœur économique et culturel du Québec, doit offrir un large éventail de produits de divertissement. Quand une entreprise recherche une ville pour s’y implanter, elle cherche des équipes sportives, des théâtres, des orchestres symphoniques pour les loisirs de ses cadres et ses employés. Ce dont profitent évidemment les millions de Québécois qui y auront accès.

            Le Centre Bell, en permettant à Madonna, aux Rolling Stones, au Canadien et aux équipes d’une trentaine de villes de venir s’y produire, devient un service important pour l’ensemble du Québec. Il devient un complément à la Place des Arts et aux salles de spectacles de Montréal et de Québec. Au Centre Bell, les gens de Baie-Comeau et de Sept-Îles comme ceux de Rimouski, de Chicoutimi ou de Rouyn-Noranda peuvent assister aux grands spectacles des artistes les plus importants et prestigieux du monde.

 

 

            C’est pour toutes ces raisons (et plusieurs autres) que Pierre Boivin, président du Canadien et du Centre Bell, se bat avec détermination pour obtenir un rabais fiscal sur cet édifice.

Impact économique

            Le Canadien de Montréal devenait à l’étroit dans le légendaire Forum de Montréal. Ronald Corey, président du Canadien à l’époque, a eu la bonne idée de convaincre la Brasserie Molson de se lancer dans la construction d’un immense édifice de classe en plein centre-ville.

            Depuis son ouverture, en 1996, le Centre Bell a accueilli près de 17 millions de spectateurs, une moyenne de 1,7 million par an. Dans les années de vaches grasses, comme 2006, le vaste Centre reçoit plus de 2 millions d’amateurs de hockey et autres spectacles. Le Canadien, avec ses 50 soirées, engrange à lui seul un million d’entrées. Les concerts, spectacles et récitals fournissent l’autre million. Pour servir ces 2 millions de personnes, le Canadien et le Centre Bell embauchent 200 personnes à plein temps et 1 300 employés temporaires.

            Le résultat est spectaculaire. L’impact total représente la contribution du Canadien et du Centre Bell au produit intérieur brut du Québec (PIB). L’impact annuel direct (68 % des dépenses annuelles) est de 159,9 millions de dollars. L’impact annuel indirect (33 % de l’impact direct) est de 52,8 millions de dollars, et l’impact annuel induit (65 % des impacts direct et indirect) est de 138,3 millions de dollars, ce qui donne un impact annuel total sur le PIB québécois de 351 millions de dollars. Ces données ont été obtenues à l’aide de méthodes statistiques acceptées par les économistes tant universitaires que gouvernementaux. 

            

        Si les statistiques peuvent vous aider à mieux saisir l’apport du Canadien et du Groupe Gillett à la société québécoise, voici d’autres chiffres que Forces vous offre en exclusivité.

            Les pertes consolidées depuis 1998 atteignent 226,4 millions de dollars. On comprend mieux pourquoi Pierre Boivin soutenait avant le lock-out que le hockey était engagé dans une spirale suicidaire. On peut tenter de contester ces données, mais elles reposent sur les principes comptables habituels.

- Comme on l’a vu plus tôt, les recettes fiscales du Québec en impositions directes atteignent 21,1 millions de dollars.

- La contribution au PIB atteint 351 millions de dollars cette année. Depuis 1998, la contribution du Canadien et du Groupe Gillett dépasse les 2 milliards de dollars.

- Depuis l’ouverture du Centre Bell, 92,9 millions de dollars en taxes de vente ont été versés. Pour l’exercice fiscal 2006, cette contribution dépassera 11,3 millions de dollars. C’est presque trois fois plus que le total de la taxe de vente pour la dernière année au Forum, 4,6 millions de dollars.

- Depuis 1997, le Centre Bell (Canadien et Groupe Gillett) a également versé 87,2 millions de dollars en taxes municipales.

            Et enfin, il ne faut pas oublier de comptabiliser le coût du capital depuis l’ouverture du Centre Bell et l’achat du Canadien par George Gillett. Ces intérêts ont été pour une bonne partie versés à la Caisse de dépôt du Québec. Cette somme est de loin supérieure à 100 millions de dollars.

Dépenses

            Pour arriver à ces statistiques percutantes, il fallait obtenir le montant des dépenses annuelles directement liées aux activités du Canadien et du Centre Bell. La compilation de ces dépenses apporte un éclairage fascinant à l’amateur qui cherche depuis des années à savoir combien coûte telle ou telle chose dans une grande organisation comme le Canadien ou le Centre Bell.

Les salaires versés aux joueurs totalisent 47,5 millions de dollars.

            Les salaires versés aux cadres et autres employés du Canadien et du Centre Bell sont de 13,7 millions de dollars.

            Puis viennent les dépenses du Canadien autres que les salaires. Par exemple, les coûts liés aux frais de voyage pour l’équipe, à la promotion et au marketing, aux équipes de l’organisation, comme les Bulldogs de Hamilton, aux dépisteurs, et aux divers paliers de financement se montent à 38,7 millions de dollars.

            Les dépenses liées au Centre Bell autres que les salaires excèdent de peu les 100 millions de dollars : 100,9 millions.

            Les dépenses des clubs visiteurs, des arbitres et de leur entourage au Québec sont estimées à 700 000 dollars.

            Les coûts de production pour la diffusion au Québec des matchs télévisés sont de 1,6 million de dollars.

            On chiffre par ailleurs à 32,2 millions de dollars les dépenses directes des touristes liées à toutes les activités du Canadien, du Centre Bell et du Groupe Gillett.

            Le total des dépenses directes, y compris les dépenses des touristes, est de 235,2 millions de dollars… par an !

            Il faut également préciser que la totalité des joueurs du Canadien versent leurs impôts au gouvernement du Québec et que la moitié d’entre eux sont résidents québécois. Ils réinjectent ainsi une partie importante de leurs millions dans l’économie québécoise en dépenses de consommation, de maisons luxueuses aux belles voitures, en passant par les courses chez l’aimable boucher du voisinage.

 

Une situation déséquilibrée

            Et on continue de voguer sur une mer de chiffres dévoilés pour la première fois. Les revenus sont impressionnants : ils sont à la mesure des dépenses. En 2005, le Canadien a généré des rentrées d’argent de 104,3 millions de dollars. En 2006, on a atteint 109,1 millions. Quant au Centre Bell, 2005 aura été une année historique, avec des revenus de 77,7 millions de dollars. En 2006, ils seront de 50,7 millions. Les revenus divers, concessions et autres, se maintiennent à environ 32 millions de dollars.

            Le Canadien était déjà une organisation sportive prestigieuse. Depuis dix ans, il est devenu un véhicule de communication hautement recherché par le monde des affaires. Le Canadien est numéro un dans la Ligue nationale avec 21 350 spectateurs par match. Il s’agit d’une clientèle cible très recherchée. De plus, les matchs retransmis à la télévision font partie

des émissions les plus populaires, tous réseaux confondus. Comme l’écusson, le fameux CH, et les couleurs de l’équipe sont connus et aimés des jeunes et des moins jeunes, les entreprises aiment être liées d’une façon ou d’une autre à l’équipe. Ça fait beaucoup de caisses enregistreuses qui tintent, qui sonnent et qui dansent…

            Malgré tout, en analysant toutes les données, on comprend mieux que pour espérer faire des profits, il faut que le Canadien participe aux séries éliminatoires, et en gagne au moins deux. Et il faudrait que le Centre Bell soit occupé plus de cent soirs par an par des spectacles divers. En fait, il faudrait plutôt viser près de 150 soirées si l’on veut atteindre le seuil de rentabilité. Alors, et alors seulement, le Groupe et le Canadien peuvent faire un très léger profit.

            Les hommes d’affaires avertis comprennent également que George Gillett doit tabler sur la plus-value du Canadien et du Centre Bell pour y trouver son compte et être en mesure de rentabiliser ses investissements quand viendra le moment de vendre ses actifs à Montréal.

            Le lockout a permis à l’organisation de mieux respirer. Et le refinancement de la dette a quelque peu réduit la pression sur George Gillett. Mais les coûts d’exploitation demeurent écrasants. Et le hockey est une industrie qui répond à une étrange logique : les partenaires sont aussi des concurrents. Ils veulent que leur industrie globale fasse des profits, mais ils font l’impossible pour se battre sur les patinoires et dans les conseils d’administration de leur équipe.

Toutefois, Pierre Boivin, le président de l’Organisation, se bat avec acharnement pour obtenir un arrangement fiscal plus avantageux avec la Ville de Montréal. Ronald Corey, président lors de la construction du Centre Bell, s’était contenté d’une entente verbale avec le maire de l’époque, Jean Doré. Quand le moment est venu d’obtenir cette réduction de l’impôt foncier, il fallait avoir l’aval de Québec. La Presse a eu vent de la chose ; une manchette a suivi, et les politiciens, comme il fallait s’y attendre, ont reculé. Le Centre Bell continue donc d’être l’édifice le plus taxé en Amérique du Nord.

            La moyenne des taxes municipales au cours des dix dernières années a été de 8,7 millions de dollars, avec une légère amélioration depuis 2002. Là, les comparaisons sont nettement défavorables à Montréal. Ainsi, Ottawa paye moins de

1 million de dollars par an, Calgary paye 250 000 dollars, Vancouver, 1,1 million, et Edmonton… rien du tout.

            Même le Air Canada Centre de Toronto, l’édifice le plus rentable au Canada, paye moins de taxes municipales que le Centre Bell : 7,9 millions de dollars. Dans ce cas, nous sommes pourtant dans une autre catégorie, puisque le Centre, les Maple Leafs et les Raptors (au basketball) génèrent des profits d’au moins 50 millions.

            Quant aux 24 équipes américaines, elles payent au total 11 millions de dollars américains en taxes municipales. Dans l’ensemble de la Ligue nationale, les édifices publics ne sont évidemment pas soumis aux taxes, mais il faut également souligner que parmi les quinze édifices privés, cinq n’en payent aucune.

            Les fans exigent que le Canadien soit compétitif, qu’il puisse rivaliser avec les meilleures équipes de la Ligue nationale. Mais pour lutter à armes égales avec Calgary, Vancouver, Ottawa ou Edmonton, il faudrait que le Canadien puisse trouver miraculeusement un avantage fiscal d’environ

25 millions de dollars par an. C’est le montant des taxes et du financement du capital et du loyer du Centre Bell. La partie est impossible à jouer.

            Aux États-Unis, le « déséquilibre fiscal » est encore plus flagrant. Madison Square Garden, en plein cœur de Manhattan,ne verse pas un traître sou en taxes municipales. Même chose pour d’autres édifices privés comme Buffalo, Phoenix, St Louis et Washington. Boston paye 1 million de dollars, Philadelphie 1,6 million, Chicago 3 millions.

            Pourquoi semblable traitement fiscal aux États-Unis et en Alberta ? Parce qu’on y considère que l’apport de l’édifice et des organisations sportives qui l’utilisent, tant sur le plan financier que social, justifie cette générosité fiscale. À Montréal, on semble adopter une position qui se résume par « paye, le riche, paye à en crever ! ».

            C’est contre cette façon de penser que se bat Pierre Boivin. À 13 heures, les auditeurs des émissions de tribune téléphonique crient : « Qu’y payent, les Canadiens ! » et à 17 heures, les partisans qui appellent leur animateur favori hurlent : « Faut aller chercher Vincent Lecavalier ! »

Méchant dilemme…

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