Québec
Canada
International

Repenser le Développement International

L’aide internationale soulève beaucoup de questions. Où va l’argent ? Comment est-il dépensé ? Répond-il aux besoins réels des populations ? Au vu des milliards de dollars provenant de fonds publics injectés chaque année dans des projets de développement, petits et grands, il est normal et responsable de poser ces questions. Même si les réponses ne sont pas toujours celles qu’on aimerait recevoir. Nous avons rencontré trois importants acteurs québécois du domaine du développement qui portent un regard neuf sur l’aide internationale. L’un privilégie la recherche scientifique, les autres la diversification des sources de financement et le travail de terrain, proche des gens. Toujours en partenariat avec le secteur privé. Portrait d’une mini-révolution et de ses effets.

Christian Paradis
Un premier rôle pour le privé

Au soir des prochaines élections fédérales, Christian Paradis, député Conservateur de Mégantic–L’Érable, s’apprête à tirer un trait sur une carrière politique de dix ans, riche en rebondissements, certains heureux, d’autres moins. L’ex-lieutenant de Stephen Harper au Québec a connu des moments difficiles, mais il quittera ses fonctions la tête haute.

Avant de refermer la porte, celui qui occupe le siège de ministre du Développement international et de la Francophonie depuis 2013 souhaite léguer aux Canadiens un outil de financement mixte du développement international, en adéquation avec les exigences et les défis du XXIe siècle.

Cet outil, il le qualifie d’« avant-gardiste ». Rien de moins. « La mise à contribution des ressources financières et des efforts du secteur privé pour accroître la mobilisation des ressources nationales est indispensable au développement ». En d’autres mots, les États ne peuvent pas tout faire. Et puis, à bien y penser, pourquoi se priver des compétences et des ressources du secteur privé et du non-lucratif  ?

En avril dernier, le ministre Paradis s’est rendu à Washington pour participer à des réunions de haut niveau avec des dirigeants de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international (FMI) et d’autres partenaires du Canada sur la question des nouvelles méthodes de financement du développement international public-privé.

Que les Conservateurs souhaitent exploiter la filière du financement privé de l’aide internationale ne surprendra personne. Les puristes plus à gauche pousseront les hauts cris, mais quand un pays social-démocrate comme la Norvège participe, avec le Canada et les États-Unis, à des discussions dans le cadre du Mécanisme de financement mondial à l’appui de l’initiative « Chaque femme, chaque enfant », c’est que le vent tourne.

Le ministre Paradis nous parle avec tellement d’enthousiasme des initiatives qu’il pilote avec son ministère qu’on a peine à croire qu’il va quitter la scène à l’automne. Mais auparavant, il assistera, en juillet prochain, à la Conférence internationale sur le financement du développement à Addis-Abeba, en Éthiopie. Il souhaite y laisser sa marque.

Forces a rencontré Christian Paradis à son bureau de Montréal.

Dans quel état d’esprit êtes-vous par rapport à à votre départ imminent de la politique ?
Je n’ai jamais voulu être un politicien de carrière. Je suis serein, même si ce n’est pas facile. Je laisse un comté en bonne posture, qui se relève de la tragédie de l’été 2013. Je suis fier de mon travail, qui a mené, après bien des années, à l’harmonisation de la taxe et à la conclusion d’une entente sur le gisement Old Harry. Je suis aussi très fier de mon rôle dans l’Initiative de financement du développement international.

Parlez-moi de votre rôle actuel, celui de ministre du Développement international.
J’ai été béni des dieux. Je suis arrivé à ce poste en 2013, juste après la refonte du ministère des Affaires étrangères, du Commerce et du Développement, qui englobe désormais l’ancienne ACDI (Agence canadienne de développement international), qui était vue comme une machine à imprimer de l’argent. Maintenant, nous cherchons à assurer une synergie avec le Ministère : les pays où nous sommes actifs sont-ils en accord avec les valeurs canadiennes ? Ou est-ce que ce sont des dictatures qui bafouent les droits de la personne ? Y a-t-il de l’avenir ? Une possibilité de commerce demain ? Ensuite, l’aide au développement s’harmonise avec cela. Nous disons « Get rid of band aid, go for smart aid ».
Voilà le contexte dans lequel je suis arrivé. Je vais vous donner un exemple : quand je pose des questions sur le Pakistan, sur les enjeux de sécurité pour la vaccination, il est facile de trouver les réponses. Avant, il fallait consulter un autre ministère, celui des Affaires étrangères, faire venir des experts de l’édifice Pearson, qui traversaient la rivière pour venir à mon bureau. Si Ottawa fonctionnait ainsi, imaginez ce qui se passait sur le terrain !
L’objectif, c’est d’assurer une convergence, que les ambassadeurs et les consuls généraux puissent agir comme des PDG, qu’ils aient tous les leviers. La personne responsable des dossiers du développement ne doit pas se trouver de l’autre côté de la rue, dans un autre bureau. Elle doit faire partie intégrante de l’équipe.

Cette fusion semble pourtant évidente ; pourquoi cela n’a-t-il pas été fait avant ?
Il y avait de la résistance, c’est vrai. C’est un changement de mentalité profond. Il y avait toujours une tendance à se tourner vers les multilatérales, comme les Nations unies, la Banque mondiale, etc. Il faut mailler avec les organismes canadiens, tant au niveau de la société civile que des ONG et du secteur privé. Dans mon premier discours, le 5 décembre 2013, à Montréal, j’ai affiché mes couleurs. J’ai dit que je souhaitais voir le privé jouer un rôle. Je pensais ébranler les colonnes du temple, mais je n’ai pas eu une seule question à ce sujet à la Chambre des communes. Le dialogue va logiquement dans cette direction. De plus en plus, la société civile et les ONG parlent au secteur privé parce que nos pays partenaires nous disent : « We don’t want aid, we want trade » ; ils veulent générer des revenus, assurer une croissance économique et un développement durable pour éradiquer la pauvreté.
Que faire avec les pays en situation désespérée ? Je pense à Haïti, par exemple. Ils ne sont pas encore rendus à cette étape. Faut-il les abandonner à leur sort ?
Cette situation est différente. Le développement couvre trois points : d’abord, l’aide humanitaire en situation d’urgence, ensuite le développement, et enfin, l’aide aux États fragilisés. L’aide humanitaire, ce n’est pas compliqué, si l’on peut dire. Quand il y a une catastrophe, le Canada est là. Mais parfois, nous sommes mal organisés. Il y a des problèmes de logistique. Prenons le cas de l’Ebola. Le Canada a fourni de l’argent rapidement, mais il y avait des problèmes de coordination sur place. Même l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’a reconnu. Nous avons gaspillé de précieuses semaines. Des organismes privés nous ont dit par la suite qu’ils auraient pu nous aider avec la logistique, les mesures de préparation, d’installation, et d’adaptation dans un contexte d’affaires. Il faut se parler. Le Canada a proposé la création d’un fonds mondial pour les situations d’urgence. Et ce sera fait.
Côté développement, en 2009, nous étions actifs dans 80 pays. On peut utiliser le terme de « saupoudrage »… Nous avons décidé de nous concentrer sur 25 pays, outre 15 pays « à présence modeste », ou partenaires. Quand le Canada devient le principal bailleur de fonds, cela fait toute la différence.
J’ai proposé de signer un accord de responsabilisation mutuelle avec les 25 pays ; je dois faire rapport aux contribuables canadiens à ce sujet. Leurs plans de développement national seraient accessibles via notre site. Le Sénégal, par exemple, met l’accent sur l’éducation, alors que le Mali, pays voisin, se préoccupe de son réseau de soins de santé, ce qui est compréhensible dans la foulée de la crise de l’Ebola.
Tout cela est aussi rendu possible grâce à la présence de fondations comme la Fondation Bill et Melinda Gates. Elles ont changé la donne en matière de développement. Il faut penser innovation, pas seulement argent. C’est pourquoi j’ai mis sur pied un groupe d’experts sur le rôle de la science et de la technologie dans le développement international.

Et les États fragilisés?
Il y en a deux sous notre houlette : Haïti et l’Afghanistan. Depuis deux ans, nous faisons une révision de l’aide à Haïti, où il faut composer avec l’instabilité politique. Je plaide surtout pour une meilleure coordination internationale, au lieu que chacun fasse sa petite affaire. Le dialogue avance pour le mieux. Du côté canadien, j’ai travaillé avec la Croix-Rouge, avec l’Unicef. Cette collaboration nous a fourni une lunette intéressante pour faire cette révision. Haïti devra signer un accord de responsabilisation mutuelle, avec un suivi plus serré et des attentes plus réalistes. Et il sera question de reddition de comptes. Il faut un cadre et des fondements solides. Et de la patience. Si mon livreur de pizza, le vendredi soir, me demande ce que nous faisons en Haïti, je dois pouvoir le lui expliquer avant que la pizza ne refroidisse. En ce qui concerne l’Afghanistan, nous travaillons encore à un plan.

Parlez-nous du financement, le nerf de la guerre.
La Banque mondiale estime que 1,5 trillion de dollars devront être investis dans les infrastructures. Il va falloir trouver cet argent. Dans le domaine de la santé, il manque 60 milliards par an.
C’est beaucoup plus que ce que les Américains, les plus importants donateurs, consacrent au développement, soit 135 milliards de dollars. Il faut se servir du secteur privé, les corporations, les fondations et quelques individus, comme leviers. Et faire le maillage avec l’État. Depuis mai, je préside un comité international, auquel participent la Suède et les États-Unis, qui planche sur de nouvelles façons de financer l’aide internationale. (ndlr : Le Canada y consacre présentement 5 milliards de dollars par an, un montant gelé depuis 2010.)
Le Canada est le seul pays du G7 qui, jusqu’au dernier budget, n’avait pas son propre outil de financement du développement, outre les subventions. Les DFI (Development finance institutions) font ce que les banques privées ne peuvent faire, c’est-à-dire accorder des prêts risqués à long terme ou encore faire du microcrédit.
Chaque dollar de profit est réinvesti dans le développement. L’argent ne va pas au fonds consolidé de l’État. Toutes les DFI dans le monde dégagent des profits. Aux États-Unis, par exemple, chaque dollar investi en génère 8, sans imposer les conditions habituelles des banques commerciales. Au début, la capitalisation canadienne sera de 300 millions de dollars sur cinq ans.
Mais ce n’est pas tout. Je présenterai à Addis Abeba un plan d’affaires pour un marché virtuel, le Global Finance Exchange, une sorte de site de rencontres internationales qui permettrait de lier les compétences, le savoir-faire et les ressources des secteurs privé et public aux projets de développement en quête de partenaires.
Plusieurs reprochent au Canada de ne pas consacrer 0,7 pour cent de son PIB au développement, comme le voulait la formule Pearson.
L’aide internationale est une responsabilité pour les États mieux nantis. Le Canada n’a nullement l’intention de se défiler. Nous sommes très bien vus à l’international. Mais il faut aller au-delà de l’approche « grosse annonce-gros chèque-bon classement à l’OCDE », à laquelle l’Opposition semble si attachée. Les besoins sont trop grands pour ne pas essayer de nouvelles méthodes, et les occasions trop belles pour en priver nos entreprises. 

Christine St-pierre
Le Québec, un acteur de premier plan

Premier titulaire du ministère de l’Éducation, Paul Gérin-Lajoie n’est pas seulement associé à une dictée et à une douzaine d’écoles au Québec. Une célèbre doctrine, fondement de la politique internationale du Québec, porte aussi son nom.

Depuis 1965, c’est cette doctrine qui guide le gouvernement du Québec dans la conduite de ses relations internationales. Péquistes et Libéraux n’ont jamais dérogé à son grand principe : les activités du Québec à l’échelle internationale doivent refléter les compétences constitutionnelles du Québec au sein du Canada. Et ce n’est pas l’actuelle ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Christine St-Pierre, qui risque de la modifier ou de l’abolir. Le site Web de son ministère rappelle en page d’accueil que la doctrine Paul Gérin-Lajoie célèbre cette année son 50e anniversaire.

Le Parti Québécois aurait souhaité aller plus loin. « Jean-François Lisée, mon prédécesseur, avait comme projet de créer une ACDI (Agence canadienne de développement international) québécoise, une agence de solidarité internationale, reprenant ainsi une idée de Jacques Parizeau, explique la ministre. C’est de la gouvernance souverainiste, une stratégie pour aller chercher des dollars au fédéral. Pour ma part, je n’ai pas envie de déclencher une controverse avec Ottawa. Surtout que nous travaillons en partenariat avec l’ex-ACDI, maintenant fusionnée avec le ministère des Affaires étrangères et du Commerce international.»

Impossible, toutefois, de ne pas penser à David et Goliath. Le Canada alloue 5,3 milliards de dollars par an à l’aide au développement, alors que le Québec y consacre 5,6 millions. Que peut-on faire avec si peu ? « Notre action de solidarité repose sur trois programmes. Depuis sa création, en 1997, le Programme québécois de développement international (PQDI) a à son actif 589 projets dans 40 pays. C’est considérable ! », rappelle la politicienne.

Il faut toutefois préciser que le Québec n’a pas d’infrastructures ou d’employés à l’étranger, comme c’est le cas pour le gouvernement fédéral. Tous les programmes sont administrés par des organismes québécois comme Oxfam-Québec, Développement et Paix ou encore la Fondation Paul Gérin-Lajoie – eh oui, encore elle – pour les projets en éducation, toujours en lien avec la société civile du pays auquel le Québec apporte son appui.

« Il nous arrive aussi de réaliser des montages d’aide avec d’autres organismes pour profiter de leurs compétences. Ainsi, le Projet d’appui au renforcement de la gestion publique en Haïti fédère les efforts du gouvernement québécois, de l’École nationale d’administration publique et du gouvernement fédéral. Nous coopérons aussi avec Ottawa et l’organisme Handicap International dans un programme d’insertion sociale de personnes handicapées en Afrique », explique la ministre.

Le Québec concentre ses efforts en Afrique francophone, en Amérique latine et dans les Antilles – principalement en Haïti – et privilégie tout ce qui touche aux ressources humaines et à la gouvernance, en réponse à des besoins fondamentaux : l’eau, l’éducation, l’agriculture, l’organisation sociale et communautaire, le développement économique communautaire générateur de revenus, les droits de la personne et la démocratie.

Les projets choisis doivent s’inscrire dans une vision de développement durable, de respect des valeurs québécoises, telle l’égalité hommes-femmes, et dans le respect des choix des populations locales. « Un autre projet dont je suis fière, réalisé conjointement avec Oxfam-Québec, vient en aide aux femmes de la République démocratique du Congo (RDC) et vise leur autonomie socio-économique. Nous travaillons aussi avec Avocats sans frontières pour développer une justice de première ligne pour les plus vulnérables, notamment les femmes et les enfants d’Haïti. »

« Le PQDI comprend aussi un volet d’aide d’urgence, précise la ministre St-Pierre. Nous sommes en mesure de financer quelques interventions d’urgence, à la suite de catastrophes naturelles – je pense au tremblement de terre en Haïti – et de crises humanitaires. Par exemple, par l’intermédiaire d’Oxfam-Québec, nous sommes venus en aide à la population de Gaza pendant la guerre. »

Le Programme québécois de développement international, y compris le volet d’aide d’urgence, repose sur un budget annuel de 2,4 millions de dollars.

Un deuxième programme, Québec sans frontières, a été créé en 1995 pour permettre à des jeunes de 18 à 35 ans de réaliser des stages de coopération internationale. « Ce programme est très populaire, selon la ministre. En 2014, il a permis de réaliser 311 stages, en collaboration avec l’Association québécoise des organismes de coopération internationale. En 2015, nous y consacrerons 2,1 millions. »

Enfin, le troisième programme, mais non le moindre, vise la sensibilisation et l’éducation du public québécois aux enjeux du développement international. Une fois l’an, à l’automne, des Journées québécoises de la solidarité internationale sont organisées dans plusieurs régions du Québec.

Mais il n’y a pas que le gouvernement qui finance et facilite des projets de développement. L’Union des producteurs agricoles (UPA) investit 6 millions de dollars par an en aide internationale. « C’est plus que le budget du gouvernement, dit la ministre, visiblement fière d’en tel engagement. »

Depuis 1985, la Société de coopération pour le développement international, la Socodevi, regroupe des entreprises coopératives et mutualistes québécoises, entre autres la Coop fédérée, Agropur et Citadelle. Outre le ministère des Affaires étrangères et du -Commerce international, la Socodevi est financée par plusieurs organismes d’ici et d’ailleurs, dont la Banque mondiale, l’Union européenne et la Fondation Bill et Melinda Gates. Le secteur privé est représenté par la très grande entreprise, notamment Rio Tinto, Barrick Gold et le plus important fabricant de chocolat haut de gamme du monde, Barry Callebaut, sis à Genève et à… Longueuil. « L’État n’a pas le monopole de l’expertise. Nous voulons travailler avec le privé », souligne madame St-Pierre. Sans compter que ces actions d’aide au développement peuvent aussi bénéficier aux entreprises d’ici à la recherche de nouveaux marchés. Et cette optique n’a rien de répréhensible.

« Tout n’est pas qu’une question d’argent, ajoute la ministre. Le Québec partage aussi son expertise. Par exemple, nous envoyons des policiers en Haïti faire de la formation. Nous jouissons d’une excellente réputation partout dans le monde. Le Québec n’a pas de passé colonial, contrairement à la France ou à la Belgique. » Une particularité non négligeable quand on s’intéresse au développement en Afrique. « Nous avons un bureau à Dakar, au Sénégal, bureau qui bientôt deviendra une mission économique. Notre historique, notre perspective nous donnent une longueur d’avance. L’important, c’est d’être au bon endroit, au bon moment. »

« Jean Charest a toujours été très actif au chapitre de l’aide internationale et a contribué à tisser des liens étroits entre le Québec et le Cameroun, pays auquel il s’intéresse personnellement, relate la ministre St-Pierre, qui n’a jamais caché son admiration pour l’ancien chef libéral. Nous gardons le cap, car même en période de rigueur budgétaire, Philippe Couillard n’a pas réduit les budgets alloués à l’aide internationale et à la Francophonie. »

« La politique internationale du Québec remonte à 2006, conclut la ministre St-Pierre. Elle sera revue en 2017, mais nous savons déjà que le volet développement sera reconduit. Nous cherchons sans cesse des moyens d’être plus efficaces, d’être plus proches des gens à qui nous venons en aide. Sans jamais oublier que la présence du Québec sur la scène internationale comporte en matière d’aide au développement des responsabilités auxquelles nous n’avons nullement l’intention de nous soustraire. » 

Des projets en marche

Sénégal
Organisme québécois responsable : le Centre d’étude et de coopération internationale (CECI). Objectif : former des jeunes dans le domaine de l’agriculture. Quoi : favoriser le développement de métiers avicoles durables en préparant les futurs chefs de file paysans. Partenaires : Olymel, l’Université de Thiès (Sénégal) et des organisations paysannes locales. Durée du projet : 15 mois. Contribution du Québec : 100 000 $.

Pérou
Organisme québécois responsable : le Carrefour de solidarité internationale de Sherbrooke. Objectif : une plus grande égalité entre les hommes et les femmes dans la province péruvienne de la Convención. Quoi : élevage de poulets et de canards visant à augmenter le revenu familial des femmes. Contribution du Québec : 180 000 $ .

Haïti
Organisme québécois responsable : Médecins du monde. Objectif : améliorer la couverture et les services en soins de santé primaire à Cité Soleil. Quoi : déploiement de 30 agents de santé communautaire polyvalents qui vivent au sein de la communauté et partagent les mêmes problèmes. Partenaire : Centre Haïtiano Arabe Plan International (CHAPI). Contribution du Québec : 220 000 $

Burkina Faso
Organisme québécois responsable : Centre de solidarité internationale du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Objectif : aider les femmes à se protéger des mariages forcés, des mariages précoces, de la violence conjugale et des mutilations génitales. Quoi : sensibiliser les femmes et les jeunes filles aux conséquences de certaines pratiques traditionnelles. -Comment : stages en animation de groupe et techniques de sensibilisation interactives. Contribution du Québec : 67 013 $.

Sénégal
Organisme québécois responsable : Solidarité Union Coopération (SUCO). Objectif : Formation technique des femmes en production maraîchère et élevage de chèvres. Quoi : formations dans le champ école du village de Gatte Gallo, notamment sur le maraîchage biologique. Comment : stages. Contribution du Québec : 61 042 $.

Jean Lebel
La recherche au service de l’aide internationale

« L’aide internationale n’est jamais un sujet populaire, surtout quand il existe des besoins criants ici. » Voilà une déclaration étonnante de la part du président du Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Mais Jean Lebel ne donne pas dans la langue de bois chère à trop de hauts fonctionnaires pour donner son avis sur un sujet qu’il connaît à fond : l’aide aux pays en voie de développement. L’aide durable, plus précisément ; celle qui permet aux peuples et aux États de prendre leur envol. L’aide d’urgence en situation de crise, c’est une autre filière.

« Les gens veulent que le monde aille bien. Voir, par exemple, que des maladies qu’on peut guérir facilement chez nous tuent des milliers de gens ailleurs ne plaît à personne », dit-il, ajoutant : « Mais c’est plus facile quand c’est près de chez soi. À l’étranger, ce sont toujours des histoires d’horreur. L’équilibre ne sera jamais atteint. » Mais qui est donc Jean Lebel, cet étonnant personnage qui ne craint pas d’appeler un chat un chat dans un domaine aussi -complexe et sensible que le développement international ? Et qu’est-ce que le CRDI ?

Le mandat du Centre de recherches pour le développement international, un organisme fédéral créé en 1970 par le gou-ver-nement libéral de Pierre Elliott Trudeau, est ainsi défini : « Savoir, innovation et solutions en vue d’améliorer les conditions de vie des populations des pays en voie de développement ». Plus précisément, le CRDI est un organisme voué à la recherche et à la création de solutions à grande échelle pour résoudre les problèmes du développement international. À titre d’exemple, le CRDI n’enverra pas de travailleurs humanitaires creusedr des puits en Afrique, mais pourrait bien financer l’invention locale d’un nouveau type de puits que les villageois pourraient installer eux-mêmes.

Un rêveur réaliste

Et maintenant, parlons de Jean Lebel. Détenteur d’un doctorat en sciences de l’environnement de l’UQAM, il est entré au CRDI en 1997. Il y a dirigé le programme Agriculture et environnement avant d’être nommé vice-président, Programmes et partenariats, devenant ainsi responsable de la programmation de l’organisme. Le 1er mai 2013, il a été nommé président.

L’enthousiasme qu’il manifeste pour le centre de recherches, même après 18 ans, témoigne d’un optimisme qu’il qualifie néanmoins de prudent : « Le jour où je serai devenu sarcastique, je changerai de travail ! »

« Il faut que l’aide internationale produise des changements durables applicables dans plus d’un pays. Souvent, cela prend du temps. Comme tout le monde, nous vivons à l’ère des résultats immédiats. Mais beaucoup de choses ont été réalisées depuis 60 ans, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, mais nous avons beaucoup de difficultés à célébrer nos victoires », dit-il.

Jean Lebel cite en exemple un projet parrainé par le CRDI dont les bénéfices ont dépassé les frontières du pays à qui il était destiné, le Sri Lanka, ainsi que son public cible, les pêcheurs. Dans le cadre du programme Communications, des chercheurs locaux soutenus par le CRDI ont mis sur pied un réseau cellulaire pour transmettre de l’information en temps réel sur le prix du poisson. Une information cruciale quand les pêcheurs reviennent au quai.

Lors du tsunami de 2004, un villageois a eu l’idée de se servir de ce réseau pour avertir d’autres villages côtiers qu’un danger mortel les guettait. Et ce n’était qu’un premier maillage, car, au lendemain du tsunami, le CRDI a collaboré avec un organisme sri-lankais dans le domaine des technologies de communications, pour mettre sur pied un système d’alerte par textos. Autre exemple : le CRDI a répondu « présent » en mars dernier pour l’essai clinique du vaccin canadien contre l’Ebola en Guinée, dans le cadre d’un partenariat avec des équipes de recherche d’Afrique de l’Ouest, notamment guinéennes. Les résultats sont attendus pour fin 2015.

Lorsque Jean Lebel raconte les bons coups de son organisme, sa voix monte d’un ton. On y décèle sa fierté de diriger un organisme aussi performant, bien que discret. Et pour cause : la réputation du CRDI dépasse largement nos frontières, et ses partenaires de prestige, notamment au Royaume-Uni et en Australie, se comptent par dizaines.

Le gouvernement Harper, outre l’intégration de l’ACDI au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international en 2010, n’a pas ménagé les organismes d’aide internationale. Mais les conservateurs n’ont pas amputé le CRDI de ses forces vives, ni réduit son budget.

Les gens heureux n’ont pas d’histoire

Jean Lebel concède que son organisme est peu connu de la population en général, malgré ses 45 ans d’existence. « Les fondateurs ont eu l’idée de génie de s’associer à la science, explique-t-il, car pour faire du développement international, il faut avoir en main les bonnes données scientifiques. »

De plus, le CRDI finance les chercheurs des pays à qui l’aide s’adresse. « Nous devons rester en lien avec les politiques publiques locales. Ainsi, nous avons plus de chances que les innovations soient retenues par les autorités. » L’organisme fédéral peut aussi être appelé à jouer un rôle sur le plan de la gouvernance politique. Nelson Mandela, alors encore emprisonné, et devinant proche la fin de l’apartheid, a demandé au gouvernement du Canada et au CRDI de travailler sur des solutions pour faire en sorte que le grand moment de la libération ne tourne pas au bain de sang. Mission accomplie, et même au-delà : au sein du premier cabinet de Mandela, la moitié des ministres étaient d’anciens boursiers du CRDI.

L’organisme est également fortement engagé dans la recherche en agriculture, en environnement, en développement durable et en sécurité alimentaire. « Le CRDI, explique Jean Lebel, travaille actuellement, en collaboration avec l’Université du Kenya et l’Université de l’Alberta, à un programme de recherche sur la vaccination du bétail – de véritables banques à quatre pattes pour les paysans de l’Afrique subsaharienne. Le but est d’éliminer le recours à une chaîne de froid pour la manipulation d’un vaccin qui protégerait le bétail de cinq maladies en une seule injection. Ce vaccin sera sur le marché, à prix abordable, d’ici trois ans. Voilà une manière de garantir une vie plus décente à ces paysans. »

Les femmes n’ont pas été oubliées, avec les volets Croissances de l’économie et débouchés économiques des femmes, et Innovation pour la santé des mères et des enfants d’Afrique, le projet chouchou de Stephen Harper. Plus concrètement, le CRDI a collaboré avec l’Institut Panos Asie du Sud au programme « Donner la parole aux femmes », une bourse de recherche sur la militarisation et le sort des femmes qui vivent sous la menace de conflits armés, destinée aux journalistes de la région.

À parcourir le site Internet du CRDI, on a le souffle coupé par la variété des projets sous sa houlette, de la pisciculture en Bolivie à l’instauration d’une radio communautaire qui diffuse auprès des agriculteurs africains des informations sur la météo et sur les changements climatiques.

Charité bien ordonnée

Outre le soutien direct à des projets de recherche, le CRDI vient en aide à des pays qui souhaitent mettre sur pied leurs propres conseils de recherche, qui veulent développer leur propre capacité à obtenir du financement. Ce qui est le cas du Ghana. Rien d’utopique à cet espoir d’autosuffisance financière quand on sait que le taux de croissance économique en Afrique oscille entre 5 % et 7 %.

Le budget du CRDI est de 254 millions de dollars, sur un budget canadien d’aide au développement de 5,3 milliards. Le tiers provient de fondations privées, comme la Fondation Bill et Melinda Gates ou la fondation Flora et William Hewlett, du cofondateur de la firme Hewlett-Packard, spécialiste des causes progressistes. Elle emploie 379 personnes, dont beaucoup de détenteurs de maîtrises et de doctorats. « La Fondation Hewlett est venue nous voir pour nous demander si nous étions intéressés à soutenir la création de think tanks scientifiques dans des pays en voie de développement. Tout va si vite, les besoins sont grands, personne n’a le temps de réfléchir. Nous avons dit oui. La réflexion est primordiale. »

« Notre vision illustre clairement que la connaissance se trouve au cœur de l’innovation, et c’est la recherche qui mène à l’innovation. L’innovation nous permet de découvrir de nouvelles manières de faire. Elle doit mener à des solutions à grande échelle. Il faut étendre notre rayon d’action », s’enthousiasme le directeur.

Dans l’univers du CRDI, l’entreprise privée joue un rôle de premier plan. Jean Lebel vient d’ailleurs lui-même du privé : « J’ai travaillé en pétrochimie. En toute objectivité, je crois que ce n’est pas au public de subventionner le privé. Il est de notre responsabilité d’ouvrir des possibilités aux petits entrepreneurs locaux ».

C’est ainsi que le CRDI a donné un coup de pouce technologique à la culture de l’origan et du basilic dans une ville de l’Équateur. Aujourd’hui, cette ville est le deuxième exportateur d’origan. « La technologie que nous avons développée localement a été reprise par de petits entrepreneurs. Notre rôle est d’aider nos partenaires à faire les bons choix, à faire du réseautage, à évaluer et à accompagner. Le CRDI est un organisme unique au monde qui travaille depuis 45 ans, avec des moyens modestes, à créer de la valeur pour les pays en voie de développement. Le Canada peut être fier de ce qu’il a accompli. »

Toujours réaliste, Jean Lebel conclut : « Il faut des raisons d’espérer. Ce soir, 800 000 personnes vont se coucher sans avoir mangé ».

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.