Québec

Le chasseur de dioxide

Issu d’une grande famille québécoise qui a fait son nom il y a plus d’un siècle dans le secteur traditionnel du bois et du papier, le président de CO2 Solutions, Evan Price, est aux avant-postes de la prochaine révolution industrielle, celle du développement durable. Et il aimerait bien qu’elle aille plus vite.

À la tête d’une petite entreprise de Québec qui développe depuis presque 20 ans une technologie révolutionnaire de captage du carbone, Evan Price a appris à se montrer patient. Ayant pour principaux clients potentiels des compagnies pétrolières, des cimenteries et autres industries lourdes dont les procédés de fabrication reposent sur de vieux principes chimiques éprouvés et où les décisions ont souvent de lourdes conséquences financières à long terme, il dit -comprendre leurs hésitations à emprunter franchement le virage vert.

« C’est un monde où l’on aime bien ce que l’on connaît déjà et où les choses ne changent pas très rapidement, explique le président et chef de la direction de CO2 Solutions. Il faut dire que les investissements s’y élèvent souvent à plusieurs centaines de millions de dollars et engagent les entreprises pour 10, 15, 25 ans. Celles-ci essaient donc de se positionner aujourd’hui en fonction de ce que sera l’économie dans les années à venir. » Et puis, soyons honnêtes, ce virage vert se traduira d’abord par des coûts supplémentaires dont quiconque se passerait. « C’est un peu comme se faire dire qu’on doit faire réparer son toit. Vous ne direz pas : “Yahou ! Est-ce que je peux commencer tout de suite ?” »

Le Canada fonde de grands espoirs sur le développement de méthodes efficaces de capture du CO2. Sans une telle option, on voit mal notamment comment son secteur pétrolier, fortement émetteur de gaz à effet de serre, réussira à survivre dans une ère d’intensification de la lutte contre les changements climatiques qui obligera le monde, selon l’Agence internationale de l’énergie, à renoncer à exploiter plus des deux tiers des réserves d’énergie fossile connues. Ce n’est pas un hasard si, parmi les principaux partenaires de la compagnie d’Evan Price, on retrouve le gouvernement de l’Alberta, ainsi que des compagnies pétrolières de cette province. Le gouvernement fédéral a annoncé en mars une nouvelle subvention de 2,4 millions de dollars pour l'entreprise québécoise. Un mois plus tôt, le fonds créé par le gouvernement albertain pour aider son industrie à entreprendre un virage vert lui offrait 15 millions.

S’inspirer du corps humain

Mise au point par des chercheurs de l’Université Laval, à Québec, la technologie de CO2 Solutions est fondée sur une enzyme synthétique de son invention et s’inspire de la façon dont le corps humain élimine l’excès de gaz carbonique dans le sang. Pour emprisonner le CO2 contenu dans la fumée, on fait passer celle-ci dans une première tour remplie d’une solution où l’enzyme est mélangée à un solvant. Chargée de CO2, la solution est ensuite acheminée à une deuxième tour dans laquelle elle est chauffée afin de libérer le gaz carbonique et de l’entreposer dans un réservoir. La solution, quant à elle, est renvoyée dans la première tour pour recommencer le circuit.

L’un des avantages de ce système est qu’il requiert relativement peu d’énergie et qu’il peut fonctionner de manière automatique sans la présence constante d’un technicien. Un autre avantage est que le solvant utilisé équivaut pratiquement à de l’eau salée et qu’il peut, à la fin de sa vie utile, être simplement rejeté dans n’importe quel égout, alors que la plupart des procédés développés jusqu’à présent emploient des solvants chimiques aux émanations toxiques. « Il y a quelque chose d’un peu fou dans le fait d’essayer de réduire un polluant en utilisant un autre polluant », fait remarquer Evan Price.

CO2 Solutions a lancé l’été dernier une unité de démonstration grandeur nature à Salaberry-de-Valleyfield, au sud-ouest de Montréal. Depuis, les résultats sont plus que probants. Non seulement le système récupère-t-il plus de 90 % du gaz carbonique contenu dans la fumée, mais il le fait à un coût (28 $/tonne) de 30 % à 50 % inférieur à celui des autres technologies plus polluantes. Ce coût est même légèrement plus bas que, par exemple, celui que l’on anticipe pour la taxe sur le carbone en Alberta à compter de 2018 (30 $/tonne).

Bien que très fier de ces résultats, le chef de la petite entreprise, qui ne compte toujours pas plus d’une vingtaine d’employés, n’entend pas se reposer sur ses lauriers. « Cela nous permet désormais de passer à l’étape de la vente, mais il faudra continuer d’améliorer nos performances, car nous ne resterons pas les seuls à offrir une technologie propre, et, dans la marchandisation qui s’annonce, ce sont les prix les plus bas qui l’emporteront sur le marché, comme c’est le cas déjà pour les panneaux solaires », dit-il.

On peut faire mille et une choses avec le gaz carbonique une fois que celui-ci a été capté. On peut le séquestrer sous terre, dans des puits profonds. On peut aussi le revendre à des industries qui en ont besoin, comme celles des boissons gazeuses, des pâtes et papiers, des serres ou du traitement de l’eau. On a même découvert que le fait de mélanger du CO2 au béton permettait non seulement d’y séquestrer le gaz carbonique, mais aussi de renforcer ce matériau. CO2 Solutions entend d’abord solliciter les industries qui sont à la fois émettrices et consommatrices de CO2 pour leur proposer de faire d’une pierre deux coups, c’est-à-dire réduire leur problème de pollution tout assurant elles-mêmes leur approvisionnement en CO2.

Price ?

Evan Price ne serait-il pas lié au gratte-ciel éponyme ? Comme si d'essayer de prendre la vague d'une nouvelle révolution industrielle ne suffisait pas, le président de CO2 Solutions est aussi engagé de près ou de loin dans toutes sortes d’entreprises et de causes à Québec.

Il est entre autres copropriétaire d’un hôtel réputé du Vieux-Québec, l’Auberge Saint-Antoine, et d’un musée bien connu, le Musée du Fort de Québec, dont la pièce maîtresse, une maquette géante illustrant la prise de la ville par les Anglais en 1759, fut fabriquée il y a plus de 50 ans par son propre père dans le sous-sol de la maison familiale. En plus de siéger à quelques conseils d’administration, il s’est associé au projet de conversion en établissement muséal et hôtelier de l’ancien monastère des Augustines situé derrière l’Hôtel-Dieu de Québec. On l’a vu aussi, l’été dernier, se jeter à l’eau avec une vingtaine d’autres nageurs qu’il avait invités pour une traversée de deux kilomètres du fleuve Saint-Laurent, événement dont les profits ont été versés à un centre d’aide aux jeunes toxicomanes. « Vous trouvez que j’en fais beaucoup ? En consultant la biographie des membres de ma famille qui m’ont précédé, vous verriez que ce n’est rien en comparaison. Je viens d’une famille qui a toujours été très active dans son milieu », dit-il modestement.

La famille en question, c’est bien la fameuse famille Price qui a bâti un empire dans le secteur du bois et du papier à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, dont Evan est issu de la sixième génération au Québec. Leur entreprise régnera notamment sur la région du Saguenay – Lac-Saint-Jean, où elle fondera en 1912 la ville de Kénogami et y installera la plus grande usine de papier du monde. Au sommet de sa puissance, elle fait construire à Québec un gratte-ciel de 18 étages, le premier, qui restera le seul à l’intérieur des fortifications de la vieille ville. Peu de temps après, les Price perdront le contrôle de leur compagnie lors de la Grande Dépression des années 1930. Au fil des alliances et des fusions, l’entreprise deviendra successivement Abitibi-Price, Abitibi-Consolidated, AbitibiBowater, puis enfin Produits forestiers Résolu. Objet de controverses lors de sa construction, l’Édifice Price, quant à lui, est aujourd’hui objet de fierté et sert notamment de résidence officielle au premier ministre du Québec.

Contrairement à d’autres membres de la famille, Evan Price a choisi de rester à Québec. « C’est une ville que j’aime beaucoup, que je connais bien aussi. Je crois que cela me permet d’être plus efficace dans mes actions et aussi d’avoir beaucoup de plaisir. Ce que j’aime dans la vie, c’est innover, être à l’avant-garde, mais aussi pouvoir contribuer à la société et avoir le sentiment d’être utile. »

Notamment ingénieur forestier de formation (histoire familiale oblige), Evan Price a étudié, travaillé et vécu à l’étranger. Cela aide parfois à mettre les choses en perspectives, dit-il. « On entend toutes sortes de commentaires peu aimables sur la ville de Québec. Ils ne sont pas toujours faux, mais étrangement, ils découlent souvent aussi des qualités de cette ville. Avant de critiquer son pays, sa région ou sa ville, je suggère de prendre l’avion et d’aller voir d’autres endroits dans le monde. Je crois que quiconque a les moyens de comparer se rend compte que nous sommes vraiment choyés. »

Danger imminent et urgence

Ce regard indulgent pour les siens n’empêche pas Evan Price de déplorer non seulement l’indécision chronique des pouvoirs publics dans la lutte contre les changements climatiques, mais aussi le grand malentendu qui entoure encore toute cette question, selon lui. « On évoque beaucoup la nécessité de décarboniser l’économie, mais je doute qu’on parvienne à le faire avant au moins 50, sinon 100 ans, dit-il, lui qui n’est pas sans savoir que les carburants fossiles comptaient encore en 2013 pour plus de 80 % de l’énergie consommée dans le monde. Je crois qu’il faudra d’abord essayer de rétablir une sorte de cycle du carbone semblable à celui de la nature, où le CO2 émis par les êtres vivants est capté et retransformé en oxygène par les plantes. Ou comme les déchets domestiques, qu’on n’éliminera peut-être jamais complètement, mais dont les résidus pourraient être réutilisés, recyclés, compostés ou transformés en biocarburant.»

Toutefois, cela ne se fera pas sans une action énergique des gouvernements. « Le manque de consignes claires des gouvernements a été longtemps une excuse pour ne pas bouger, mais les choses ont changé aujourd’hui », estime l’homme d’affaires. La dernière conférence internationale sur le climat qui s’est tenue à la fin de l’année dernière à Paris (COP21) a enfin obligé bien des pays à se donner des cibles de réduction de gaz à effet de serre plus conséquentes. Signe des temps, la province pétrolière de l’Alberta, qui était restée sourde à la question des changements climatiques pendant des années, a resserré à deux reprises sa réglementation environnementale l’an dernier. « Je ne dis pas que le lendemain matin de la Conférence de Paris, notre système ait suscité une pluie de commandes, mais on voit les choses bouger, notamment sur les marchés, dit Evan Price. « Est-ce que les gouvernements sont encore trop timides ? Absolument, beaucoup trop timides. » Leurs cibles sont souvent dépourvues d’un plan de match clair. Et puis, ils sont en train de « rater la chance en or que leur donne la baisse des prix du pétrole d’instaurer une taxe sur le carbone beaucoup plus musclée, qui aiderait les gens à changer leurs comportements. »

Evan Price n’en croit pas moins que la révolution en cours est irréversible. Ne serait-ce qu’en raison de la gravité de la situation. « Les changements climatiques se produisent plus rapidement qu’on l’anticipait. Et leurs effets ne se font pas seulement ressentir dans de lointains pays étrangers, mais aussi chez nous. Cela aide à mettre en évidence l’urgence du problème. »

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.