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Des Pesticides Dans Votre Assiette

Ce qui a d’abord été perçu comme une révolution dans la manière de nourrir la race humaine est peut-être en train de nous affaiblir, bouchée après bouchée. Depuis les années 1960, les pesticides ont permis de multiplier par trois la productivité de l’agriculture autour du monde, mais les inquiétudes qu’ils soulèvent pour la santé ont augmenté d’autant. Sait-on vraiment ce qu’on mange ? Même des spécialistes en doutent.

La nouvelle était difficile à digérer. En mars dernier, l’Agence internationale de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé cinq pesticides dans la catégorie des cancérogènes « probables ». Parmi eux, le glyphosate, présent notamment dans le Roundup de Monsanto, l’un des herbicides les plus vendus partout dans le monde.

La multinationale a rejeté cette conclusion, tandis que les experts sont demeurés prudents. Mais la plupart d’entre eux s’entendent aujourd’hui pour dire que ce nouveau pavé jeté dans la marre des fongicides, herbicides et autres insecticides soulève un doute raisonnable.

« À la lumière de ce que nous savons aujourd’hui, nous nous donnons les outils pour pallier les incertitudes, mais nous ne connaissons pas tout. On ne peut pas non plus demander aux gens de manger moins de fruits et de légumes parce que leur consommation réduit les risques liés aux pesticides », explique Onil Samuel, conseiller scientifique en santé et en environnement à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Ce chercheur, qui s’intéresse aux pesticides depuis près de 25 ans, n’a pas fini de faire des découvertes. En 2004, une étude à laquelle il a participé a permis de découvrir que les enfants sont plus exposés au Québec que partout ailleurs sur la planète aux pesticides en milieu résidentiel. Elle a également mis en évidence l’importance d’une autre source d’exposition aux pesticides, en plus de l’usage extérieur pour le jardin : l’alimentation. « Ça nous a mis sur une piste », indique-t-il.

Onil Samuel précise que, même si les risques pour la santé sont relativement faibles, la prudence s’impose. Il travaille d’ailleurs sur une autre étude qui cible cette fois différents groupes d’âge afin de vérifier si les normes actuelles en ce qui concerne les résidus de pesticides dans les fruits et légumes que nous consommons sont adéquates.

Derrière les chiffres, les doutes

Dans la plus récente analyse du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), réalisée à partir d’échantillons recueillis entre 2007 et 2011, des résidus de pesticides ont été retrouvés dans 43 % des fruits et légumes passés sous la loupe. Sur les produits du Québec examinés, 41 % contenaient des pesticides, dont seulement 1 % dépassaient la « norme légale ». Pour ce qui est des produits importés, des résidus ont été détectés dans 45 % des échantillons, et la norme applicable a été dépassée dans 7 % des cas. Ce sont la laitue romaine, la laitue rouge en feuille et les épinards importés qui ont obtenu les moins bons résultats.

À l’échelle canadienne, le rapport 2012-2013 de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) révèle un taux de conformité des échantillons de fruits et légumes analysés de 97 % pour les produits canadiens et de 93 % pour les produits importés.

« Ça confirme le fait que les normes sont généralement respectées, constate Onil Samuel. On pourrait s’arrêter là, mais il demeure des doutes et des hypothèses sérieuses à considérer. » Le scientifique évoque notamment les nombreuses études réalisées depuis une dizaine d’années sur les retombées de l’exposition aux pesticides, même à faible dose.

L’accumulation des résidus de pesticides dans le corps humain ou encore le mélange de plusieurs résidus différents pourraient avoir des effets nocifs sur la santé. L’hyperactivité, les problèmes de développement intellectuel, l’autisme et même la maladie de Parkinson ont été évoqués.

Le cas du Parkinson

Ce dernier cas a été découvert par Francesca Cicchetti, professeure spécialisée en neurologie à la Faculté de médecine de l’Université Laval. Au début des années 2000, des études démontrant que les agriculteurs et les travailleurs exposés aux pesticides développaient plus souvent cette maladie ont attiré son attention. Elle a donc décidé de mettre à l’épreuve ces résultats en laboratoire.

En soumettant des rongeurs à différents types de pesticides, son équipe et elle ont vu se manifester chez les animaux des symptômes semblables à ceux du Parkinson, notamment une dégénérescence du cerveau. La chercheuse explique que les résultats obtenus en laboratoire ne sont pas nécessairement transposables à l’être humain, mais soutient du même souffle que le lien entre l’exposition aux pesticides et le développement de maladies neurodégénératives laisse « peu de doutes ». « Ce qui complexifie les recherches lorsqu’il est question des maladies neurodégénératives, telles que la maladie de Parkinson, c’est qu’il existe une multitude de causes possibles, dit-elle. Ce ne sont pas toutes les personnes exposées aux pesticides qui développeront le Parkinson, mais celles qui sont génétiquement prédisposées courent un plus grand risque. »

Signe que ce risque est bien réel, la France a adopté en 2012 un décret reconnaissant le Parkinson comme maladie professionnelle, établissant du même coup un lien entre cette pathologie et l’usage des pesticides.

L’exposition directe des agriculteurs aux pesticides ne peut évidemment pas se comparer à la consommation quotidienne d’une pomme contenant des résidus. Mais Francesca Cicchetti redoute elle aussi les effets à long terme de cette accumulation de toxines. « Les fruits et les légumes que l’on consomme peuvent représenter un risque pour la santé parce que les résidus de pesticides peuvent être ainsi ingérés et créer des dommages à la fois au système périphérique et au système nerveux, résume-t-elle. Nous devons prendre conscience de notre exposition à ces toxines environnementales et nous poser des questions. C’est un choix de société. »

Usage croissant

On peut affirmer sans se tromper que l’usage des pesticides dans le monde a crû depuis le début du siècle, mais de manière inégale. Si l’on se fie aux ventes de pesticides compilées aux quatre coins de la planète entre 2000 et 2012, on découvre que leur utilisation est demeurée stable en Amérique du Nord, au Moyen-Orient et en Afrique, mais qu’elle a fortement augmenté en Europe et en Asie.

Au Québec, le dernier bilan des ventes de pesticides effectué en 2011 (plus de 3 850 000 kilogrammes d’ingrédients actifs) montre une diminution de 4,5 % par rapport au total obtenu en 1992, première année de compilation des données. La province tente depuis plusieurs années de réduire son utilisation de pesticides, avec un succès relatif. Le MAPAQ s’est d’abord doté en 1992 d’une « stratégie phytosanitaire » visant à réduire de 50 % l’usage des pesticides dans le domaine agricole à l’horizon de l’an 2000. Loin du compte, il a choisi de « recentrer » sa stratégie et de revoir sa cible. L’objectif est désormais de réduire de 25 % les risques pour la santé et l’environnement d’ici 2021, par rapport à la moyenne des données compilées entre 2006 et 2008.

« Le succès n’est pas au rendez-vous par rapport aux objectifs qu’on s’est fixés, observe Jacques Brodeur, professeur au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biocontrôle. Il existe des solutions, mais elles ne sont pas assez mises en application. »

Jacques Brodeur se spécialise notamment dans la lutte biologique, c’est-à-dire le recours à des organismes vivants pour lutter contre les « ennemis des cultures ». « Le recours à cette stratégie demeure marginal et progresse lentement à l’échelle mondiale, affirme-t-il sur un ton de regret. Le but, dit-il, n’est toutefois pas de bannir complètement les pesticides, mais plutôt de privilégier une “lutte intégrée” combinant les moyens mécaniques, biologiques et, en dernier recours, chimiques ». « Le grand défi qui nous interpelle depuis une quarantaine d’années est de passer du modèle d’accro aux pesticides à celui de consommateur rationnel, écrivait le chercheur dans un article cosigné par son collègue Jean-Louis Schwartz, publié en 2008 dans la revue Le Panoptique. Malheureusement pour nos sociétés, notre environnement, notre avenir et celui de nos enfants, notre dépendance aux pesticides s’appuie déjà sur deux générations d’utilisateurs et est habilement soutenue par une puissante industrie qui, tel un rouleau compresseur, impose ses normes et ses produits. »

Huit ans plus tard, ce constat est toujours d’actualité, note le chercheur. Des agriculteurs sont soumis aux pressions des grandes entreprises qui les approvisionnent à la fois en semences et en pesticides. « Certaines vont même jusqu’à garantir l’achat de leurs récoltes, ajoute-t-il. »

« Les producteurs ont de moins en moins d’emprise sur leur mode de production », conclut Jacques Brodeur. L’utilisation des pesticides est aujourd’hui plus « rationnelle » et « intelligente » qu’auparavant, mais il ne peut s’empêcher d’être déçu lorsqu’il regarde ce qui se passe dans les champs. « La nouvelle génération de producteurs est bien informée, mais si on se fie aux statistiques de ventes de pesticides, ils ne changent pas rapidement leurs pratiques. »

Du côté de l’Union des producteurs agricoles (UPA), on s’en remet « entièrement » aux normes fixées par l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire, qui homologue les pesticides et les réévalue tous les 15 ans. « Dans la mesure où un produit est homologué, légal et disponible, il est considéré comme un outil de plus dans l’arsenal des producteurs », relate le porte-parole de l’UPA, Patrice Juneau.

« Comme organisation, nous ne sommes pas propesticides, fait remarquer Louis Ménard, conseiller en environnement auprès de la Direction recherches et politiques agricoles de l’organisation. Nous voulons nous assurer que nos producteurs aient accès aux outils adéquats pour protéger leur récolte, et c’est clair que nous serons les premiers à réclamer des moyens de lutte autres que chimiques, dans la mesure où ils sont efficaces et rentables. »

D’ici à ce que des changements importants surviennent dans le monde agricole, le consommateur se retrouve seul devant le contenu de son assiette. Onil Samuel, de l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), conseille de laver et de brosser les fruits et les légumes, d’adopter une alimentation variée et de se tourner vers les aliments biologiques si on peut se le permettre. Mais nous devrons vraisemblablement attendre encore quelques années avant de savoir si ce que nous mangeons aujourd’hui nous sera nocif demain.

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