Québec

Le système de santé au Québec - Le bilan de Dr Gaétan Barrette

À l’approche des Fêtes, FORCES a demandé au président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, Gaétan Barrette, de nous faire un bilan annuel. Avec sa verve habituelle, il nous livre le fond de sa pensée sur l’euthanasie, la lutte contre le cancer, la grippe A-H1N1 et les patients qui fouillent le Web en quête de solutions à leurs ennuis de santé… 

C’est connu, au temps des Fêtes, on aime bien discuter en famille des enjeux politiques, notamment de ceux liés à la santé. Selon vous, qu’est-ce qui mériterait le plus de faire l’objet d’un débat familial autour de la table ?
C’est toute une question ! Selon moi, les enjeux les plus importants sont d’ordre économique et organisationnel. D’abord, le problème du financement du secteur de la santé, qui est à la source de la plupart des autres. En résumé, au Québec, on a un bon système de santé public qui pourrait être meilleur et où les gens pourraient en avoir plus pour leur argent, mais on se freine volontairement.

Vous vous êtes déjà prononcé en faveur d’un ticket modérateur. À votre avis, quels devraient être les services pour lesquels on devrait payer ?
À un moment donné, l’État devra faire des choix et évaluer ce qu’est le panier de services pour lequel il donne des services de santé communs et « gratuits » – parce que je suis certain qu’il n’y a rien de « gratuit » – et, ensuite, le financer correctement. Je me suis exprimé à plusieurs reprises sur le bien-fondé du ticket modérateur. Il y en a dans tous les pays du monde. Son rôle est de conscientiser les gens et de les modérer en faisant appel à leur conscience.

Beaucoup de médecins font valoir qu’il y a déjà au Québec une médecine à deux vitesses, voire à dix vitesses. Que pensez-vous pouvoir faire pour empêcher le réseau privé de siphonner nos meilleures ressources ?
Il faut faire en sorte que les médecins et le personnel qui œuvrent dans le réseau public soient payés correctement. Et il faut offrir des services en sous-traitance avec le secteur privé, et non jeter le réseau de la santé en pâture au privé. Ce qui n’est pas du tout la même chose.

Vous pensez donc que si on sous-traite, il n’y a pas de problèmes…
Je suis convaincu que si l’État le faisait, il pourrait fournir des services en plus grande quantité à la même population et à des coûts identiques. Or, il refuse de le faire parce qu’au Québec, on considère comme un péché mortel de s’éloigner de l’hôpital géré à 100 % par l’État. On se prive de possibilités parce qu’on refuse d’envisager de sous-traiter au secteur privé. Ce qui n’est évidemment pas la même chose que d’avoir une médecine privée. Là, c’est le patient qui paye, mais dans le cas de figure que je vous ai donné, c’est le secteur public qui paye.

Vous avez fait allusion à la question de la rémunération des médecins spécialistes. Pourquoi ne serait-il pas plus urgent d’investir dans celle des omnipraticiens ou des médecins de famille ?
Il faut investir dans les deux, et faire en sorte que les médecins omnipraticiens et les spécialistes soient payés de façon concurrentielle avec le reste du Canada. En ce qui concerne les omnipraticiens, le problème réside dans le fait qu’ils « produisent » moins que les spécialistes parce qu’ils voient moins de patients. Les patients ne sont pas plus malades chez les omnipraticiens que chez les spécialistes. Les omnipraticiens, comme nous, les spécialistes, sont payés à l’acte, et s’ils voyaient le même nombre de patients que ceux du reste du Canada, il n’y aurait pas de problème. Mais il y aurait quand même un écart salarial entre les médecins spécialistes au Québec et ceux du reste du Canada.

Dans un tout autre ordre d’idées, vous avez cherché cette année à lancer un débat sur l’euthanasie. Pourquoi ?
Premièrement, on voit que cela se fait déjà sur le terrain. Deuxièmement, au sens de la loi, aucune forme d’euthanasie – de soins de fin de vie ou de sédation palliative – n’est prévue par la loi, et il faut clarifier cela. Enfin, ce sont des sujets qui sont abordés très ouvertement par les patients lorsqu’ils arrivent à cette étape de leur vie. Nous avons donc pensé qu’il pourrait être utile de quantifier le phénomène, et je pense que cela a eu au moins un impact momentané [n.d.l.r. : 81 % des médecins croient que l’euthanasie est pratiquée au Québec, d’après un sondage de la Fédération auquel 23 % des membres ont participé]. Est-ce que le débat ira plus loin ? Ce n’est plus de notre ressort ; c’est maintenant au gouvernement de prendre le relais. Il ne s’agit pas, ici, d’ouvrir des cliniques de la mort. Mais y a-t-il, oui ou non, des circonstances où l’euthanasie serait appropriée ? Nous pensons que oui, parce que le public nous le dit. Nos proches, nos amis nous le disent. 

Vous parlez du gouvernement Charest. Nous avons un nouveau ministre de la Santé. Jusqu’à présent, que pensez-vous de la gouvernance du ministre Bolduc comparée à celle de Philippe Couillard ?
Sous le ministre Couillard, nous avions pris, selon moi, une bonne direction en matière de gestion de la santé et d’orientations, et maintenant, le ministre Bolduc défait tout. Ça veut dire qu’on aura vécu un statu quo de dix ans. Je pense, par exemple, à l’organisation des cliniques affiliées que le ministre Couillard voulait mettre en place, à l’ouverture à la sous-traitance, entre autres.

Cela m’amène à vous parler du CHUM. Peut-on penser que ce projet finira un jour par se réaliser ?
Oui, je suis convaincu qu’un jour, cela se fera. Et la véritable raison, c’est que McGill a de l’argent. Alors, McGill va construire son hôpital [n.d.l.r. : le Centre universitaire de santé McGill] et, ne serait-ce que par orgueil, on n’aura pas d’autre choix que de construire le nôtre. Comme McGill est très avancée et a les sous pour le faire, ce serait gênant pour le Québec francophone de rester à la traîne… Ce ne serait pas la première fois que des choses gênantes se passent dans le domaine de la santé !

Il y a un dossier peut-être moins controversé mais pas moins important, celui de la multiplication des cancers. Quels défis cela pose-t-il à votre profession?
Le premier défi, c’est le dépistage. Nous pourrions être beaucoup plus performants pour dépister certains cancers, mais le gouvernement refuse d’investir là-dedans. C’est le cas du cancer du côlon et du cancer du sein. Ce n’est pas un hasard si la pénétration du programme de dépistage du cancer du sein est si faible dans la population. C’est parce qu’on n’en fait pas la publicité. Nous avons au Québec un programme de dépistage du cancer du sein et nous en sommes fiers, certes. Mais si toutes les femmes y participaient, cela coûterait trop cher.

Et le deuxième défi ?
Pour le corps médical, c’est d’être à niveau scientifiquement. Ici, de nombreux traitements ne sont pas disponibles ou ne sont pas proposés régulièrement. Ils finissent par l’être, mais cinq ans plus tard, à cause de pressions populaires, parce que le public s’est informé sur Internet et qu’il demande pourquoi on n’offre pas ce traitement au Québec.

Est-ce une bonne chose que le public fasse ses propres recherches sur Internet ?
C’est une bonne et une mauvaise chose. Il faut trouver les bons sites, mais malheureusement, ces sites-là existent souvent en anglais. Les Américains sont très bons là-dedans, parce que là-bas, chaque pathologie a son association nationale : l’association de la sclérose en plaques, l’association de la dystrophie musculaire, etc. Sur ces sites-là, on trouve des informations très professionnelles, non biaisées, qui informent vraiment très bien les gens. Malheureusement, nous avons moins de sites d’aussi bonne qualité en français. Alors, les gens, bien souvent, se retrouvent sur des sites plus ou moins crédibles et arrivent affolés dans nos bureaux avec des informations qui leur font peur, et nous devons remédier à ça. Par contre, je peux vous dire que, quand on a un patient qui est bien informé, qui pose les bonnes questions et qui a les bons doutes, c’est un plaisir. Ça va peut-être vous surprendre, mais en fait, souvent, les gens sont bien informés et mettent le doigt sur la bonne affaire.

Parlant d’information, quelle leçon faut-il tirer de la campagne sur la grippe A-H1N1 ?
Comme leçon ? Que tout cela aurait pu être évité. Je vais vous donner un exemple qui en vaut mille. À la Fédération, on estime qu’au Québec, il est tout à fait possible de vacciner chaque jour cinquante mille patients à risque, mais à partir de nos cliniques externes. Pourquoi ? Parce que c’est là que se trouvent les patients à risque : les personnages âgées, les pulmonaires chroniques, les cancéreux, les femmes enceintes, etc. Je ne dis pas qu’il ne fallait pas faire de vaccination de masse mais plutôt qu’il aurait fallu faire les deux. Et il y a un autre enjeu. Dès notre première rencontre avec le gouvernement, au mois d’août, on leur a dit d’enlever tout obstacle qui risquerait de faire en sorte que le personnel du secteur de la santé ne se présente pas au travail. On a dit au gouvernement que si les médecins devaient choisir entre leurs enfants et l’hôpital, ils choisiraient leurs enfants, et qu’il ne fallait pas vacciner seulement les employés, mais aussi leurs enfants. Pas pour leur accorder un privilège, mais pour s’assurer qu’ils ne s’absentent pas parce que leurs propres enfants sont malades à la maison. Je crois que la population aurait compris, mais le gouvernement a refusé.

Il semble que le problème des isotopes médicaux reste entier. Quelles conséquences appréhendez-vous pour l’avenir ?
Vous avez raison, ce problème est là pour un bon bout de temps. Mais son impact est variable. Il y a des examens qu’on ne peut plus pratiquer, mais ils sont souvent remplaçables. On n’en parle plus beaucoup, parce que nous nous sommes adaptés à la situation.

Pour terminer, une dernière question : depuis votre arrivée à la tête de la Fédération, qu’est-ce qui a changé dans votre vision du système de santé québécois ?
Je suis plus que jamais convaincu qu’on peut avoir un système tout à fait adéquat, dans la mesure où il est géré et financé correctement. La marche qu’il nous reste à monter à l’égard du financement n’est pas très haute. On s’empêche de le faire pour des raisons bêtement politiques. Si les gens voyaient ou comprenaient que le réseau de la santé peut très bien fonctionner et fournir les services requis à tout le monde dans des délais corrects mais que cela demande un effort de financement supplémentaire, ils verraient que cela en vaut la peine. En attendant, on a ce qu’on a…

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