Économie

L'industrie du vin québécois

Partie de presque rien il y a vingt-cinq ans, l’industrie vinicole québécoise arrive aujourd’hui à une nouvelle étape de son développement. Longtemps traitée comme une curiosité, voire un rêve un peu fou, elle aspire maintenant à davantage d’attention, et voudrait qu’on l’aide un peu… Non pas à conquérir des marchés étrangers, mais pour qu’elle soit invitée plus souvent à la table des Québécois.

 

            Même après toutes ces années, Charles-Henri de Coussergues ne se lasse pas du plaisir que lui procure la saison des vendanges. « C’est le meilleur moment de l’année. Il fait beau. Les fruits sont mûrs. Les cueilleurs sont dans les champs. On prend un petit verre de vin », se réjouit ce vigneron, cofondateur du vignoble de L’Orpailleur, à Dunham, dans les Cantons-de-l’Est.

            Toutefois, cette image bucolique peut facilement être trompeuse, dit ce fils et petit-fils de vignerons du Sud de la France, l’un des premiers, au début des années 1980, à mettre sur pied avec ses associés un vignoble commercial au Québec. « On oublie souvent de dire que ce que nous faisons, c’est de l’agriculture, un métier très dur qui exige beaucoup de travail, de rigueur et de vision à long terme. »

            Si vous lui demandez son avis sur l’état de l’industrie vinicole au Québec, il vous dira qu’elle est comme la vigne, qu’il lui fallait du temps avant de pouvoir donner de bons fruits : « Aujourd’hui, les vignes ont vieilli. Les vignerons aussi. Nous sommes prêts à passer à la deuxième étape. »

Du rêve à la réalité

            On connaît l’histoire. L’explorateur français Jacques Cartier avait trouvé tellement de vignes sauvages près de Québec, sur ce qui s’appellerait plus tard « l’île d’Orléans », qu’en 1535, il lui avait d’abord donné pour nom « l’île de Bacchus ». La viticulture québécoise demeurera cependant anecdotique jusqu’au début des années 1980.

 

            Les premiers producteurs à se risquer dans le domaine, à cette époque, auront littéralement tout inventé ! Outre les difficultés évidentes causées par le climat québécois, avec ses étés trop courts et ses hivers si froids, ces précurseurs durent surmonter le manque endémique de connaissances et de tradition sur place, ainsi que le scepticisme des experts et des consommateurs.

            « Ils ont essayé différentes techniques de culture, différentes espèces de vignes, différents procédés de fabrication du vin », relate Richard Lauzier, agronome au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ). Avec le temps, ces pionniers ont réussi à développer des plants hybrides résistants au froid et capables de produire du bon vin. Ils ont également mis au point des procédés de vinification permettant de produire une diversité de vins rouges, blancs ou fortifiés, des vins de vendanges tardives ou des vins de glace.

            Ces premiers succès encouragèrent d'autres pionniers à faire de même. Des vignobles apparurent un peu partout au Québec, y compris dans des régions aussi improbables que l’Abitibi-Témiscamingue et le Saguenay – Lac-Saint-Jean. Les principales concentrations se trouvaient toutefois en Montérégie et dans les Cantons-de-l’Est, la région de Québec, les Basses Laurentides ainsi que Lanaudière.

            Les statistiques officielles sont rares dans ce domaine. Selon le MAPAQ, il y aurait plus de 200 vignobles au Québec, exploitant un total de 500 hectares. Tous ne produisent cependant pas du vin. Selon l’Association des vignerons du Québec (AVQ), on compterait entre 50 et 60 propriétés, dont la production totale avoisinerait 900 000 bouteilles pas an.

            Le volume de production varie énormément d’une propriété à l’autre, note Richard Lauzier. Ces entreprises, surtout familiales, sont souvent le projet de retraite ou de préretraite de personnes

« aux reins financiers assez solides », dit l’agronome. Ces gentlemen-farmers s’adjoignent généralement les services de conseillers-experts en vignes et en vin qui les aident à gérer leurs champs et à concocter leur précieux nectar. Dans ce petit monde, le modeste vignoble de L’Orpailleur passe pour une grosse entreprise avec sa quinzaine d’hectares de vignes où s’activent une douzaine d’employés permanents et six à huit saisonniers.

            Il n’est pas rare qu’un vignoble ne rentre pas dans ses frais. Il faut vendre son vin à la propriété, dans les magasins spécialisés, aux restaurants, sur certains marchés. Il faut aussi prévoir des visites guidées du vignoble, organiser des activités de dégustation des produits du terroir, et parfois même avoir son propre restaurant ou son auberge !

Pour ce qui est du poids économique, l’industrie vinicole québécoise demeure relativement modeste. En 2005, les fonctionnaires estimaient que l’ensemble du secteur de la fabrication des boissons alcoolisées artisanales au Québec générait un chiffre d’affaires de 18,5 millions de dollars. Une grosse part de ces revenus est toutefois attribuable à d’autres types de productions, principalement celle liée à la transformation de la pomme (cidre, cidre de glace), mais aussi de petits fruits, de sirop d’érable et de miel.

Le vin comme moteur économique

            « Il est grand temps que l’on se rende compte au Québec de l’ampleur des retombées économiques potentielles qui nous échappent à cause de politiques stupides, s’indigne Jean-Pierre Bélisle, président de l’Association des vignerons du Québec et propriétaire du vignoble La Roche des Brises, à Saint-Joseph-du-Lac, près de Montréal. Pourquoi pensez-vous que la France, l’Italie, la Californie, l’Australie ou le Chili ont choisi de faire du vin ? poursuit-il. Ce n’est pas par tradition ni par goût du vin, mais pour des raisons économiques. L’industrie du vin en Californie, c’est un chiffre d’affaires de 52 milliards de dollars et 287 000 emplois permanents ! »

            Aucune autre culture que celle de la vigne ne crée autant de valeur ajoutée à l’hectare tout en restant à échelle humaine, plaide Jean-Pierre Bélisle. Cela tient au prix auquel on peut vendre une bouteille de vin, mais aussi à l’activité touristique. En 2003, 50 000 visiteurs ont parcouru la Route des vins des Cantons-de-l’Est. En outre, cette culture requiert peu de fertilisation et s’accommode de petites parcelles de terre dont les conditions topographiques et les sols sont parfois relativement ingrats.

            Le Québec devrait normalement être performant en la matière, poursuit Jean-Pierre Bélisle. Maintenant que les viticulteurs ont mis au point leurs techniques, il leur serait facile d’augmenter leurs surfaces et leur volume de production. Ils n’ont pas à aller chercher bien loin leurs consommateurs, les Québécois étant les plus grands buveurs de vin au Canada. Les producteurs québécois ne devraient pas avoir de mal non plus à vendre leurs bouteilles, puisque le réseau de distribution est contrôlé par la Société des alcools du Québec (SAQ), société d’État qui ne devrait pas demander mieux que de faire sa part pour le développement économique de la province.

 

 

            Le calcul est simple, dit Jean-Pierre Bélisle. Quel qu’en soit le prix, une bouteille de vin importé vendue au Québec y génère seulement 49 cents de retombées économiques, comparativement à  4,89 dollars pour une bouteille de vin québécois. Et pourtant, les vins québécois ne comptent que pour 150 000 sur les 170 millions de bouteilles que la SAQ vend chaque année, s’insurge-t-il. « Ça équivaut à moins d’un dixième de 1 % de leurs ventes. C’est absurde. C’est un scandale ! »

            Ne dites surtout pas à Jean-Pierre Bélisle que cette situation est peut-être normale compte tenu de la place qu’occupent les grands pays producteurs comme la France, l’Italie ou les États-Unis. Il vous répondra qu’aucun autre pays producteur ne consomme aussi peu de son propre vin, et qu’il suffit de pousser la porte d’à côté pour constater que les vins ontariens comptent pour 44 % des ventes du Liquor Control Board of Ontario (LCBO), l’équivalent de la SAQ.

            Ce succès des vins ontariens n’est pas le fruit du hasard, poursuit le président de l’AVQ. C’est le résultat d’un geste réfléchi et délibéré du gouvernement provincial de l'Ontario, visant à faire de cette industrie un moteur de développement régional. Lancé au lendemain de l’Accord de libre-échange nord-américain à la demande pressante d’une industrie craignant d’être emportée par la marée des vins californiens, un généreux programme de subventions a permis aux viticulteurs ontariens de moderniser leurs équipements de production et de se fixer des objectifs ambitieux de conquête du marché intérieur.

            Cette stratégie d’investissement massif dite du big push s’est révélée payante, dit Jean-Pierre Bélisle. De 1990 à 2002, la proportion de vins ontariens dans le total des ventes de la LCBOest passée de 2 à 44 %, le volume total de production a doublé, de 25 000 à 46 000 tonnes, et le nombre de visiteurs de la toute petite capitale du vin ontarien de Niagara-on-the-Lake a explosé, passant de 10 000 à 750 000 par an. Quant aux retombées fiscales pour le gouvernement ontarien, elles ont bondi de 5 à 225 millions de dollars par an, soit assez pour rembourser en un an le total de toutes les subventions versées à l’industrie.

            Les producteurs de vins québécois voudraient eux aussi que l’on agrandisse leur réseau de distribution en leur donnant le droit d'accès aux quelque 300 à 400 comptoirs agroalimentaires disséminés aux quatre coins du Québec où l’on vend des fruits, des légumes, des fromages et autres spécialités régionales provenant de producteurs locaux.

 

Pas le Klondike, mais pas négligeable pour autant

            Rien n’indique pour le moment que l’industrie québécoise aura un jour droit à son propre big push. Considéré par le milieu comme étant plus sensible aux besoins des viticulteurs que ses prédécesseurs, le gouvernement de Jean Charest a annoncé en 2005 le versement de subventions de 6 millions de dollars sur trois ans pour l’ensemble du secteur de la fabrication des boissons alcoolisées artisanales. On a aussi modifié la loi sur les appellations contrôlées afin que les vins québécois puissent bénéficier de celles-ci. Le MAPAQ a également mis en place un système de veille phytosanitaire visant à prévenir les épidémies. En outre, début septembre, au cabinet du Ministre Laurent Lessard, on laissait entendre qu’une nouvelle annonce était imminente.

            La SAQ se défend bien, elle aussi, de se tourner les pouces. Longtemps confinée aux vignobles, la vente de vins québécois a graduellement été permise, d’abord dans certains marchés publics, puis directement aux restaurants, avant de faire enfin son entrée dans les magasins de la SAQ, en 2001. Longtemps regroupés avec les autres « produits du terroir », les vins québécois ont officiellement droit depuis 2006 à leurs tablettes et à leur affichette distinctes dans les succursales. Pour l’heure, ils partagent souvent cet espace avec d’autres alcools, notamment canadiens. On a mis en place des outils de formation pour sensibiliser le personnel en magasin, et des campagnes promotionnelles sont organisées.

            Selon la SAQ, ces efforts n’ont pas tardé à donner des résultats. Les ventes des vins du Québec (voir tableau) sont passées d’environ 130 000 dollars durant l’année 2001-2002 à 405 000 dollars l’année suivante, puis à 1,4 million en 2003-2004 et

2,2 millions en 2006-2007. Les consommateurs ont également vu leurs choix décuplés, le nombre de produits différents passant de 5 à 87. Les vins sont toutefois demeurés nettement moins populaires que les cidres et d’autres produits du terroir, qui se vendent jusqu’à cinq fois plus. L’ensemble des produits du terroir québécois occuperaient en moyenne 2,3 % de l’espace de rayonnage des succursales de la SAQ, alors qu’ils ne comptent que pour 0,3 % de leurs ventes. « Ce n’est pas le Klondike, mais ce n’est pas rien. C’est même incroyable, lorsqu’on pense que tout cela s’est fait en l’espace de cinq ans », commente Stéphanie Trudeau, porte-parole de la société d’État.

            Dans son dernier rapport, le Vérificateur général du Québec a salué ces efforts déployés par la SAQ pour mousser les produits québécois. Il a toutefois recommandé que ceux-ci s’accompagnent désormais d’objectifs chiffrés.

            « Nous ne pouvons pas faire cela, répond Stéphanie Trudeau. Les règles du commerce international interdisent aux gouvernements et à leurs agences de procéder à ce type de discrimination en faveur de produits locaux. »

            De toute manière, les principales barrières à l’accroissement des ventes de vins québécois sont ailleurs, dit-elle. Elles tiennent à la fois au volume de production insuffisant des vignobles et à la trop faible demande des consommateurs du Québec. Selon Stéphanie Trudeau, « les producteurs de vin gagneraient, par exemple, à s’inspirer des producteurs de cidre, qui sont extrêmement dynamiques et inventifs ».

            Une visite rapide de quelques succursales de la SAQsemble confirmer à la fois les dire des uns et des autres. Généralement, ces fameuses tablettes réservées aux vins québécois ne sont pas faciles à repérer, et le choix qu’on y trouve est souvent décevant. « Les gens n’ont pas le réflexe d’aller regarder du côté des produits du Québec. Toutefois, certains vins sont relativement populaires, au point où les clients nous les demandent, explique un conseiller d’une succursale dela SAQ dont le présentoir de vins québécois, bien en vue à l’entrée, est presque vide. Mais on a du mal à s’approvisionner ces temps-ci ; comme c’est la période des vendanges, il semble que les producteurs préfèrent garder leurs bouteilles pour les vendre au vignoble. »

 

Des vins distincts

            « Je dirais que la plupart des gens qui achètent mes vins àla SAQ le font parce qu’ils ont d’abord visité le vignoble, dit Charles-Henri de Coussergues. Le Québécois moyen connaît bien le vin, mieux même que les Français ou les Italiens, qui ont tendance à être chauvins et connaissent mal les vins des autres régions que la leur. »

            Pour cette raison, le copropriétaire du vignoble de L’Orpailleur doute que les producteurs québécois aient jamais la moindre chance face à la concurrence des grands producteurs français, américains ou chiliens. Le volume de production de ces géants de l’industrie et le rapport qualité-prix de leurs vins rouges et blancs les rendent tout simplement imbattables pour des petits producteurs qui subissent presque six mois de neige par an.

            « Nous sommes condamnés à rester en marge, considère Charles-Henri de Coussergues. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne puisse pas se trouver un petit créneau dans lequel on excellerait. Rien ne nous empêche de continuer de faire du vin rouge pour le plaisir. Mais l’avenir est dans le développement de produits de niche à forte valeur ajoutée. Il s'agira, par exemple, de savoir profiter de notre hiver pour faire ce que peu d’autres pays peuvent faire, comme le vin de glace. »

            Le principal, sinon l’unique marché visé pour le moment est celui du Québec. On signale toutefois que des producteurs québécois commencent à recevoir des appels d’importateurs étrangers intéressés par ces drôles de vins qu’ils fabriquent. Cette originalité a aussi l’avantage de répondre à l’argument suivant lequel les règles internationales interdisent au gouvernement d’aider son industrie. Si aucun autre pays ne produit les mêmes types de vin, personne ne pourra accuser le Québec de pratiques commerciales déloyales.

            On cite souvent comme exemple à suivre celui du fromage. Comme au sujet du vin, on a longtemps pensé que ce produit était une chasse gardée du vieux continent. Après une longue bataille contre les pouvoirs publics, qui y ont d’abord vu une violation des méthodes de fabrication industrielle et un danger pour la santé publique, des producteurs québécois ont su acquérir graduellement une expertise et élaborer des produits originaux, et leur clientèle ne cesse de croître.

            Pour ce faire, disent les experts, il faut être capable de se faire connaître et apprécier des consommateurs, et ensuite, de satisfaire la demande. Il faut aussi savoir maintenir la qualité et l’authenticité des produits.

            L’établissement d’un système d’appellations contrôlées, qui définirait les caractéristiques et les méthodes de fabrication propres aux vins québécois, serait de ce point de vue le meilleur outil marketing auprès des consommateurs et la meilleure police d’assurance contre d’éventuels producteurs peu consciencieux. Les représentants des vignerons québécois ont déjà rédigé ce qui devrait être les cahiers des charges régissant leur domaine. Ils attendent que le gouvernement québécois se décide à allouer les ressources financières et humaines nécessaires pour aider les producteurs à s’y conformer, puis assurer la surveillance. « Encore une fois, on attend après l’État ! » rage Jean-Pierre Bélisle.

           Malgré tout, le vin québécois semble réussir à se tailler petit à petit une place dans les habitudes de consommation des Québécois, comme l’illustre cette jeune femme croisée en fin d’après-midi dans une succursale de la SAQ du centre-ville de Montréal. Fait autrefois impensable, elle n’avait que du vin québécois dans son panier. « La première fois que j’ai acheté ce vin blanc, c’était par erreur, a-t-elle avoué. Mais je l’ai trouvé bon. Et puis, j’aime acheter des produits québécois quand c’est possible. Le vin de glace, c’est pour mes parents. C’est un peu cher, mais ils adorent ça. »

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